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Diaspora· Diaspora

Diaspora libanaise au Sénégal : la plus ancienne d'Afrique, un siècle et demi d'enracinement

Débarqués à Dakar il y a près de cent cinquante ans, les Libanais du Sénégal forment la doyenne des diasporas libanaises d'Afrique. Devenus sénégalais sans cesser d'être un pont vers le Liban, ils incarnent ce que la migration a de plus fécond : un capital humain et économique que Beyrouth aurait tort de négliger.

Panorama urbain de Dakar, capitale du Sénégal, berceau de la plus ancienne diaspora libanaise d'Afrique

Initsogan, Wikimedia Commons (CC BY-SA)

Il existe en Afrique une diaspora libanaise plus nombreuse, celle de Côte d'Ivoire, mais aucune n'est plus ancienne que celle du Sénégal. C'est à Dakar, avec Conakry, que les premiers commerçants venus du Mont-Liban ont posé leurs malles à la fin du XIXe siècle, faisant de la capitale de l'ancienne Afrique-Occidentale française le berceau continental de l'émigration libanaise. Un siècle et demi plus tard, ces familles sont sénégalaises jusqu'au bout des ongles, wolophones, parfois métissées, souvent sans avoir jamais vu le Liban. Elles n'en restent pas moins un relais vivant entre les deux pays. C'est précisément là que réside leur valeur pour le Liban : une communauté enracinée ailleurs mais fidèle, qui prolonge le pays bien au-delà de ses frontières.

Des intermédiaires du commerce arachidier

L'histoire commence dans le dernier quart du XIXe siècle. Sous domination ottomane, appauvris, les premiers migrants sont majoritairement des chrétiens maronites du nord du Liban, à l'image de ces pionniers originaires de Miziara que l'on retrouve d'un bout à l'autre du golfe de Guinée. Leur arrivée en nombre à Dakar est activement encouragée par l'administration coloniale française, qui voit en eux des intermédiaires précieux. Entre les grandes maisons de négoce européennes et les paysans producteurs d'arachide, les Libanais occupent un chaînon que ni les commis français ni les commerçants locaux ne remplissent aussi bien : ils s'installent dans les villes-marchés de l'intérieur, apprennent les langues du pays et achètent la récolte au plus près du producteur.

Le mouvement s'amplifie entre les deux guerres, au moment où le Liban passe lui-même sous mandat français. Ils sont moins de cent au tournant du siècle, plus de deux mille en 1930, près de quatre mille à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le poids économique devient alors considérable : en 1938, la communauté syro-libanaise détient 75 % des établissements commerciaux du Sénégal et environ 10 % du bâti dakarois, selon les travaux du géographe Xavier Aurégan sur les présences libanaises en Afrique de l'Ouest. À cette deuxième vague, la composition change : aux maronites du Nord succèdent des chiites du Sud-Liban, venus de Tyr, de Bint Jbeil ou de Nabatieh.

De l'arachide à l'industrie : une reconversion réussie

À l'indépendance, en 1960, la communauté compte environ quinze mille personnes. Le choc survient vite : la nationalisation du commerce de l'arachide, pilier historique de leur activité, les oblige à se réinventer. Loin de disparaître, ils basculent vers l'immobilier, le transport, le commerce de gros et l'industrie légère. La guerre civile libanaise (1975-1990) provoque une nouvelle vague, essentiellement chiite et sudiste, venue chercher refuge auprès de parents déjà installés. Dans les années 1970, la communauté approche les cinquante mille âmes, un pic historique.

De cette capacité d'adaptation sont nés de véritables champions. Patisen, fondé en 1981 par le Sénégalais d'origine libanaise Youssef Omaïs, s'est hissé au rang de leader de l'agroalimentaire ouest-africain, au point d'attirer l'investissement de la Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale. Le groupe Kawar, avec ses enseignes de distribution, ou les familles Gandour, Bourgi, Sharara et Fakhry, qui ont fait fortune dans la pêche, les cosmétiques ou l'immobilier, prolongent cette trajectoire entrepreneuriale. Autant de réussites qui, sans jamais renier le Sénégal, gardent un fil tendu vers le Liban.

Sénégalais à part entière, Libanais de cœur

Aujourd'hui, les estimations convergent autour de vingt-cinq à trente mille personnes, un chiffre que les intéressés eux-mêmes reconnaissent difficile à établir faute de recensement dédié. La diaspora est désormais à environ 90 % chiite. Surtout, elle est profondément sénégalaise : la plupart sont nés dans le pays, parlent le wolof, et beaucoup ne se sont jamais rendus au Liban. L'intégration est réelle, scellée par des mariages mixtes et une ferveur commune pour les Lions de la Téranga. Elle n'efface pas pour autant une position singulière, celle de « Sénégalais entièrement à part », résumée par le dirigeant patronal Fayçal Sharara, issu d'une famille de la réussite libano-sénégalaise.

La communauté a aussi connu ses épreuves : concurrence des commerçants de la confrérie mouride dans le petit négoce, tensions ponctuelles, érosion du niveau de vie pour une partie des familles depuis les années 1990. Certaines sont reparties vers la Gambie, la Guinée-Bissau ou la Guinée. Le mouvement, toutefois, n'a pas inversé l'essentiel : cette diaspora demeure la plus solidement ancrée du continent après celle de Côte d'Ivoire.

Un atout que le Liban gagnerait à cultiver

Réduire les Libanais du Sénégal à une success-story commerciale serait passer à côté de leur portée. Sur un continent où le démographe Gérard-François Dumont estime à environ 1,2 million le nombre de Libanais, le Sénégal offre le cas d'école d'une intégration réussie qui n'a pas dissous le lien d'origine. Ces familles sont des ambassadrices naturelles du Liban en Afrique de l'Ouest, des relais d'affaires, de culture et d'influence dont un État libanais lucide devrait faire un instrument de sa politique extérieure. À l'heure où Beyrouth cherche partout des ressources et des soutiens, la doyenne des diasporas africaines rappelle une vérité simple : le Liban est plus grand que son territoire, et sa force se compte aussi en Libanais du dehors.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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