L'Union libanaise culturelle mondiale, l'institution que la diaspora s'est donnée
Née à Mexico en 1959, l'ULCM est la plus ancienne et la plus vaste structure que les Libanais de l'étranger aient bâtie pour rester reliés au pays. Un atout souverain pour une nation dont la diaspora dépasse la population résidente, mais une institution dont les divisions ont longtemps épousé celles du Liban.

Williammatar, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Un pays se mesure aussi à ce que ses enfants partis construisent loin de lui. Le Liban a une diaspora qui dépasse, de loin, sa population résidente, et cette diaspora n'est pas une simple addition d'exils individuels : elle s'est dotée, dès le milieu du XXe siècle, d'une institution faite pour la tenir ensemble. L'Union libanaise culturelle mondiale (ULCM) est la plus ancienne et la plus large de ces structures. La comprendre, c'est comprendre comment un petit pays a tenté de transformer son hémorragie migratoire en réseau souverain.
L'histoire commence à Mexico. C'est la communauté libanaise du Mexique qui lance l'organisation en 1959, et le premier congrès mondial se tient au Mexique en 1960, sous le parrainage du président de la République Fouad Chéhab. Le choix n'a rien d'anecdotique : le Mexique abrite l'une des plus prospères implantations libanaises des Amériques, et la présidence Chéhab, modernisatrice, fait de l'attention aux émigrés une politique d'État, dans le prolongement du Secrétariat aux émigrés créé en 1945.
Pourquoi le mot "culturelle"
L'organisation s'appelle d'abord Union libanaise mondiale. Le mot "culturelle" est ajouté par la suite pour une raison très concrète : les législations de certains pays d'accueil, à commencer par le Mexique et le Brésil, n'autorisaient pas l'activité de groupes de pression étrangers sur leur sol. En se définissant comme "culturelle", l'Union se mettait en conformité tout en préservant sa vocation : relier les Libanais du monde, préserver la langue, la mémoire et l'héritage, et entretenir le lien avec la terre d'origine par-delà les générations.
L'ULCM se présente comme une organisation non gouvernementale laïque, apolitique, non confessionnelle et sans but lucratif. Elle revendique une accréditation auprès du Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC), qui lui donne une voix, même modeste, dans les enceintes internationales. Selon ses propres décomptes, son réseau a culminé au milieu des années 2000 à plus de trois cents branches, clubs et associations affiliés, présents dans une cinquantaine de pays, d'Abidjan à São Paulo, de Sydney à Montréal. Peu d'organisations issues d'une diaspora peuvent se prévaloir d'une telle ossature mondiale.
Un combat qui a abouti : le vote des expatriés
La portée de l'ULCM ne se résume pas aux soirées folkloriques et aux cours de langue. L'une de ses revendications historiques, partagée par de nombreuses associations de la diaspora, a fini par entrer dans le droit : le droit de vote des Libanais de l'étranger. En 2018, pour la première fois depuis l'indépendance de 1943, les expatriés ont pu voter aux élections législatives, en application de la loi électorale de 2017. En 2022, 244 442 Libanais de l'étranger se sont inscrits pour voter, plus du double de 2018. Le débat reste vif sur les modalités, notamment sur les six sièges réservés à la diaspora qui n'ont jamais été pourvus, mais le principe, lui, est acquis. C'est la preuve qu'une diaspora organisée pèse sur la souveraineté du pays d'origine.
Les divisions du pays, en miroir
L'ULCM n'a pas échappé à ce qui fracture le Liban lui-même. La guerre civile a politisé l'organisation, et les ingérences successives des institutions officielles dans sa gouvernance ont nourri des scissions. À partir des années 2010, l'Union a connu des congrès concurrents et des directions rivales, chacune revendiquant la légitimité, de Mexico à Toronto en passant par Buenos Aires. Une institution conçue pour transcender les clivages libanais a ainsi reproduit, à l'échelle du globe, les querelles du pays. Le constat n'est pas une condamnation : il dit surtout à quel point la diaspora reste un prolongement vivant du Liban, avec ses forces et ses fièvres.
Le vrai défi de l'ULCM n'est pourtant ni juridique ni politique. Il est générationnel. Les petits-enfants et arrière-petits-enfants des premiers émigrés ne parlent souvent plus l'arabe, parfois plus le français, et leur libanité tient à une cuisine, un nom de famille, une mémoire transmise. Pour une organisation née à l'âge des clubs et des congrès, atteindre cette jeunesse connectée et métissée est l'enjeu décisif. Car c'est là que se joue l'avenir de l'atout le plus durable du Liban : non pas son pétrole ou ses réserves, qu'il n'a pas, mais les quelques millions de femmes et d'hommes qui, sur tous les continents, se disent encore libanais.
