S'abonner
Diaspora· Portrait

Wajdi Mouawad, l'enfant de la guerre libanaise qui a dirigé un théâtre national français

Chassé de Deir el-Qamar par la guerre civile, l'auteur d'Incendies a porté la mémoire du Liban jusqu'à la direction du Théâtre national de la Colline, à Paris. La diaspora libanaise n'exporte pas que des chefs d'entreprise et des banquiers : elle exporte aussi une tragédie, et Mouawad en a fait une langue universelle.

Une comédienne voilée, éclairée dans l'obscurité, lors d'une mise en scène d'Incendies de Wajdi Mouawad.

Mise en scène d'Incendies au théâtre Lise-Guèvremont. Photo Velatrix / Wikimedia Commons, CC0 (domaine public).

Il y a une forme de justice discrète dans cette image : de 2016 à 2026, l'une des cinq scènes nationales françaises, le Théâtre national de la Colline, à Paris, a été dirigée par un homme né à Deir el-Qamar, dans le Chouf. La diaspora libanaise, on la raconte souvent par ses fortunes, ses présidents d'Amérique latine ou ses enseignes ouest-africaines. Wajdi Mouawad incarne une autre exportation, moins quantifiable et peut-être plus durable : celle d'une blessure transformée en théâtre. L'enfant que la guerre civile a arraché à son pays a fait de la mémoire libanaise une matière scénique jouée de Montréal à Avignon, et une pièce, Incendies, devenue l'une des plus montées du répertoire francophone contemporain.

De Deir el-Qamar à l'exil, trois pays pour grandir

Wajdi Mouawad naît le 16 octobre 1968 à Deir el-Qamar. À la fin des années 1970, la guerre civile pousse sa famille sur les routes de l'exil. L'adolescence se passe en France, puis la famille gagne le Québec en 1983. C'est là que le théâtre le saisit : il sort diplômé en interprétation de l'École nationale de théâtre du Canada en 1991. Sa trajectoire épouse celle de milliers de familles libanaises dispersées par le conflit, à ceci près qu'il en fera, plus tard, le sujet même de son œuvre. Avant Paris, il dirige à Montréal le Théâtre de Quat'Sous à partir de 2000, puis le théâtre francophone du Centre national des Arts d'Ottawa de 2007 à 2012. Le parcours est celui d'un homme qui n'a jamais choisi une seule rive : libanais de naissance, québécois de formation, français d'adoption.

« Le Sang des promesses » : la guerre libanaise sur un plateau

Son œuvre majeure est une tétralogie, « Le Sang des promesses », construite autour des quatre éléments : Littoral (créée en 1999, l'eau), Incendies (2003, le feu), Forêts (2006, la terre) et Ciels, qui clôt le cycle au Festival d'Avignon en 2009 (l'air). Le fil qui les traverse est l'enquête sur les origines, la transmission d'un héritage de violence et la recherche obstinée de la vérité familiale. Dans Incendies, deux jumeaux remontent le fil de leurs racines libanaises et découvrent, pièce après pièce, un passé que leur mère avait scellé. Le pays n'y est jamais nommé comme un reportage le ferait ; il affleure partout, dans la langue, dans la guerre, dans les silences. Mouawad ne fait pas du théâtre documentaire sur le Liban : il en fait une tragédie au sens grec, où le Liban devient le lieu universel de ce que l'oubli coûte aux vivants.

D'Incendies à l'écran, le passage aux Oscars

En 2010, le cinéaste québécois Denis Villeneuve adapte Incendies au cinéma. Le film, qui conserve la structure et les personnages de la pièce, représente le Canada aux Oscars 2011 dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère. Pour une pièce née de l'exil libanais, c'est une consécration rare : la matière intime d'un enfant de Deir el-Qamar se retrouve projetée sur les écrans du monde entier. Mouawad lui-même avait, dès 2005, porté au cinéma sa première pièce, Littoral. Le théâtre, chez lui, n'est jamais un territoire clos : il circule vers le livre, vers l'écran, vers l'opéra.

La Colline : un Libanais à la tête d'une scène nationale

En avril 2016, François Hollande le nomme, sur proposition de la ministre de la Culture Audrey Azoulay, à la direction du Théâtre national de la Colline, dans le 20e arrondissement de Paris. Sa première création à ce poste, Tous des oiseaux, est saluée par le Grand prix du syndicat de la critique. Son mandat est renouvelé par décret le 8 mars 2024. Il quittera finalement la Colline en mars 2026, un an avant le terme prévu, sur une dernière mise en scène, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, reprise de sa toute première pièce. Entre-temps, son œuvre aura été distinguée par le Molière du meilleur auteur francophone en 2005 pour Littoral, qu'il choisit de ne pas accepter, puis par le Grand prix du théâtre de l'Académie française en 2009 pour l'ensemble de son travail.

Ce que la France doit à un enfant du Chouf

Confier une scène nationale française à un Libanais du Chouf n'est pas un hasard de biographie : c'est le signe que la francophonie libanaise n'est pas qu'un héritage scolaire ou un argument diplomatique, mais une force créatrice qui irrigue la culture française de l'intérieur. Mouawad n'a jamais mis son Liban de côté pour réussir ailleurs ; il l'a placé au centre, et c'est précisément cette fidélité qui a fait sa puissance. À l'heure où le Liban peine à se raconter autrement que par ses crises, l'œuvre de Mouawad rappelle une évidence : ce pays produit aussi des artistes capables d'imposer sa mémoire sur les plus grandes scènes du monde, sans rien renier de là d'où ils viennent.

Questions fréquentes

Qui est Wajdi Mouawad ? Un auteur, metteur en scène et acteur né le 16 octobre 1968 à Deir el-Qamar, au Liban. Figure majeure du théâtre francophone, il a dirigé le Théâtre national de la Colline à Paris de 2016 à 2026.

Quelle est son œuvre la plus connue ? La pièce Incendies (2003), deuxième volet de la tétralogie « Le Sang des promesses », adaptée au cinéma par Denis Villeneuve en 2010.

Quel est son lien avec le Liban ? Né dans le Chouf, il a fui la guerre civile avec sa famille à la fin des années 1970. La mémoire de cette guerre et la quête des origines libanaises traversent l'ensemble de son théâtre.

DiasporaCultureFrance-LibanThéâtreFrancophonie
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

Suivez le lien France–Liban

L'essentiel de l'actualité, de la culture et des rendez-vous, une fois par semaine. Sans spam, désinscription en un clic.

À lire aussi