S'abonner
Diaspora· Diaspora

Diaspora libanaise au Chili : la communauté arabe oubliée de Santiago

Au Chili, les Libanais ne commandent pas la communauté arabe comme au Brésil ou en Argentine. Ils en sont la troisième composante, derrière les Palestiniens et les Syriens. Portrait d'une présence plus que centenaire, discrète mais bien réelle, de la pampa du salpêtre au quartier Patronato.

Rue du quartier de Recoleta à Santiago du Chili, cœur historique de la colonie arabe autour du Patronato

Carlos yo / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Au Chili, les Libanais occupent une place singulière dans la grande famille de la diaspora. Ailleurs en Amérique latine, au Brésil, en Argentine, au Venezuela, ce sont eux qui donnent le ton de la présence arabe : plus grosse communauté, familles en vue, présidents issus de leurs rangs. Au Chili, non. Ici, les Libanais sont la troisième composante d'une colonie arabe dominée par les Palestiniens et, derrière eux, par les Syriens. Minoritaires, donc, mais installés depuis plus d'un siècle, et suffisamment enracinés pour que Santiago et Beyrouth aient noué des liens d'État.

C'est une exception latino-américaine qui mérite d'être racontée pour elle-même, loin du cliché d'une diaspora libanaise partout conquérante.

Du salpêtre à Santiago : les turcos de l'Empire ottoman

L'immigration arabe au Chili commence à la fin du XIXe siècle. Le recensement de 1895 est, selon la Bibliothèque nationale du Chili (Memoria Chilena), le premier à enregistrer officiellement une présence arabe dans le pays. L'essentiel des arrivées se concentre entre 1860 et 1900, puis dans les trois premières décennies du XXe siècle.

Comme partout dans les Amériques, ces migrants quittent un Mont-Liban et une Syrie ottomane marqués par la pauvreté et les tensions. Ils embarquent à Beyrouth, Haïfa ou Alexandrie, transitent par Gênes et Marseille, et débarquent munis d'un passeport de l'Empire ottoman. De là vient le surnom qui leur collera à la peau tout au long du siècle : turcos. Un mot impropre, puisqu'ils ne sont ni turcs ni, pour la plupart, musulmans, mais chrétiens d'Orient.

Au Chili, une partie d'entre eux remonte d'abord vers le nord, attirée par l'apogée du salpêtre, le nitrate qui fait alors la fortune de la région d'Antofagasta. Colporteurs, puis petits commerçants, ils suivent le même chemin qu'au Sénégal ou au Brésil : la vente ambulante d'abord, la boutique ensuite, le négoce structuré enfin.

Minoritaires parmi les Arabes

C'est le point qui distingue le Chili du reste du continent. Une estimation reprise dans la revue universitaire chilienne EURE, tirée d'un décompte de 1940, répartit la colonie arabe ainsi : 51 % de Palestiniens, 30 % de Syriens et 19 % de Libanais. La même année, la Guía Social de la Colonia Árabe en Chile évaluait l'ensemble des Arabes du pays à 13 466 personnes.

Les ordres de grandeur ont changé, mais la hiérarchie demeure. Les estimations contemporaines, imprécises faute de recensement ventilé par origine, avancent autour de 800 000 Chiliens d'ascendance moyen-orientale, dont près de 500 000 d'origine palestinienne. Pour les seuls Libanais, un décompte de la diaspora cité en 2009 retient environ 27 000 descendants. Ces chiffres sont à manier avec prudence : ils mêlent immigrés et descendants sur plusieurs générations, et reposent sur des sources secondaires plutôt que sur des données de recensement.

La géographie de l'installation est, elle, bien documentée. Autour de 1940, près de 40 % des Arabes du Chili vivaient à Santiago, et le quartier Patronato, dans la commune de Recoleta, reste le cœur historique de la colonie. Avec l'ascension sociale, les familles ont essaimé vers Las Condes, Providencia ou Ñuñoa. Les Libanais, eux, sont aussi présents à Valparaíso et à La Serena.

Chrétiens d'Orient devenus catholiques

À l'arrivée, les Libanais du Chili étaient majoritairement chrétiens, orthodoxes et maronites. Au fil des générations, la plupart ont rejoint le catholicisme romain, dominant dans le pays. Une minorité musulmane s'est ajoutée plus tard, de même qu'une petite communauté de juifs libanais venus de Beyrouth dès la fin du XIXe siècle.

La vie communautaire arabe s'est structurée tôt : l'archevêché orthodoxe d'Antioche pour Santiago et tout le Chili remonte à 1917, et le premier journal en langue arabe du pays, Muerched, paraît dès 1912. Ces institutions, largement partagées avec les Palestiniens et les Syriens, ont servi de point d'ancrage à l'ensemble de la colonie.

Du comptoir au capital

La réussite économique arabe au Chili est réelle, mais il faut être honnête sur sa composition : les grandes dynasties d'affaires issues de la colonie sont d'abord palestiniennes. La famille Yarur, originaire de Bethléem, fonde la Banco de Crédito e Inversiones (BCI) en 1937 ; le groupe Said, lui aussi palestinien, est derrière le centre commercial Parque Arauco. Les Libanais du Chili ont emprunté des trajectoires plus discrètes, dans le commerce, le textile et les professions libérales, sans bâtir d'empires aussi visibles.

Cette discrétion n'efface pas leur présence dans la vie publique. La comédienne et présentatrice Daniela Nicolás, née à Copiapó de parents libanais et élue Miss Univers Chili 2020, a rappelé à cette occasion l'attachement de la communauté à ses racines. Elle incarne une troisième génération qui revendique ouvertement son origine, signe que le lien ne s'est pas dissous dans l'intégration.

Santiago et Beyrouth, un lien d'État

La présence libanaise a fini par se traduire en relation diplomatique. Le Chili et le Liban établissent des relations officielles en 1945, deux ans après l'indépendance libanaise. Suivent un traité de paix et d'amitié en 1950, un accord de coopération culturelle en 1955, puis des accords économiques et de protection des investissements à la fin des années 1990. Le Chili dispose d'une ambassade à Beyrouth, le Liban d'une ambassade à Santiago.

Les contacts se poursuivent au XXIe siècle : en décembre 2014, le ministre libanais des Affaires étrangères s'est rendu au Chili, évoquant des démarches pour faciliter les visas et ouvrir des liaisons aériennes directes. En 2015, les deux pays ont célébré soixante-dix ans de relations. Les échanges commerciaux restent modestes, de l'ordre de 354 millions de dollars en 2018, le Chili exportant notamment noix, saumon et raisin.

Une diaspora de l'ombre, un atout quand même

Le cas chilien oblige à nuancer le récit flatteur d'une diaspora libanaise triomphante sur tous les continents. Ici, les Libanais n'ont pas le premier rôle ; ils l'ont cédé aux Palestiniens. Mais la nuance est précisément ce qui fait la richesse de cette histoire : une communauté qui a su s'insérer, prospérer modestement et transmettre son identité sans dominer, dans un pays où le mot turco a longtemps résumé, à tort, toute une mosaïque d'origines.

Pour le Liban, chaque fil compte. Même discrète, même minoritaire au sein d'un ensemble arabe plus vaste, la présence libanaise au Chili prolonge une géographie humaine qui va de Dakar à São Paulo, de Sydney à Santiago. C'est cette dispersion patiente qui fait de la diaspora un actif souverain : un réseau mondial de citoyens attachés à un petit pays qui, lui, n'a jamais cessé d'avoir besoin d'eux.

DiasporaChiliAmérique latineHistoireImmigration
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

Suivez le lien France–Liban

L'essentiel de l'actualité, de la culture et des rendez-vous, une fois par semaine. Sans spam, désinscription en un clic.

À lire aussi