Électricité : le Liban ouvre 350 MW solaires aux investisseurs, son régulateur enfin à la manœuvre
L'Autorité de régulation du secteur de l'électricité, créée en 2002 mais restée inerte pendant plus de vingt ans, a lancé un appel pour un maximum de 350 MW solaires couplés à du stockage. Au-delà des mégawatts, c'est le retour de l'État régulateur qui se joue.

Rmhermen, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Depuis six ans, les Libanais ont bâti seuls leur propre réseau électrique. Faute d'un État capable de les alimenter, ils ont couvert les toits de Beyrouth, de la Békaa et du Sud de panneaux photovoltaïques, transformant une débrouille de survie en première source d'énergie renouvelable du pays. La question qui se pose aujourd'hui est simple : cette énergie de la survie peut-elle devenir une politique énergétique souveraine, structurée et régulée ? Un signal, discret mais décisif, vient d'être envoyé.
Le 23 juillet 2026, l'Autorité de régulation du secteur de l'électricité (ERA) a lancé un appel à manifestation d'intérêt pour identifier des projets de production et attirer des développeurs privés. Le volet phare : jusqu'à cinq centrales solaires raccordées au réseau national, pour une puissance totale pouvant atteindre 350 MW, associées à des systèmes de stockage par batteries d'une capacité cumulée de 1 000 MWh. Un second volet vise des centrales thermiques décentralisées à double combustible, gaz naturel en principal et fioul lourd en secours, de 20 à 100 MW chacune. La date limite de dépôt des candidatures est fixée au 31 août 2026.
Un régulateur qui sort de vingt-trois ans de sommeil
L'essentiel n'est pas dans les mégawatts, mais dans l'expéditeur. L'ERA fonde son appel sur les pouvoirs de régulation et de licence que lui confère la loi 462 de 2002. Or cette autorité, censée retirer au pouvoir politique la main sur les licences électriques, n'a jamais réellement fonctionné pendant plus de deux décennies. Sa mise en activité change la nature du jeu : pour la première fois, ce n'est plus un ministère au gré des rapports de force qui distribue les autorisations, mais un organe indépendant appliquant un cadre légal.
L'autorité précise elle-même que cette manifestation d'intérêt constitue une phase préliminaire : elle ne vaut ni appel d'offres, ni attribution directe. L'objectif est de constituer une base de projets exécutables et de qualifier des développeurs solides, techniquement et financièrement, avant d'ouvrir les procédures de licence proprement dites. C'est une méthode d'État qui se reconstruit, pas un coup de communication.
Le solaire de survie a déjà changé le pays
Le contexte donne à ce geste tout son poids. Depuis l'effondrement de 2019 et l'arrêt des transferts publics vers Électricité du Liban en 2021, l'entreprise nationale s'est écroulée. Selon la Direction générale du Trésor française, EDL a connu un black-out total début 2023 avant de remonter péniblement à quelques heures de courant par jour, au prix d'une hausse des tarifs parmi les plus élevées au monde et d'accords d'approvisionnement en fioul.
Face à ce vide, les Libanais ont voté avec leurs toits. La capacité solaire installée dans le pays atteignait environ 1 005 MW fin 2024, d'après l'Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA). Un chiffre spectaculaire pour un pays de la taille du Liban, mais une puissance largement individuelle, non pilotée, et sans stockage : dès la nuit tombée, chacun rebascule sur le générateur au mazout ou sur EDL. D'où l'importance des 1 000 MWh de batteries mis sur la table : le stockage est précisément ce qui manque pour transformer une mosaïque de panneaux privés en énergie fiable et injectable dans le réseau.
Le précédent qui plombe : 165 MW promis, zéro centrale
Reste que le Liban a déjà annoncé, sans livrer. En mai 2022, le gouvernement avait approuvé onze licences solaires de 15 MW chacune, soit 165 MW répartis à travers le pays. Quatre ans plus tard, aucune de ces centrales n'est en exploitation. À son arrivée au ministère de l'Énergie et de l'Eau en février 2025, Joe Saddi a constaté que la plupart de ces licences étaient inactives et donné aux porteurs de projets jusqu'à fin 2025 pour remplir leurs conditions.
Ce précédent explique la prudence du nouveau dispositif. En passant par un régulateur et une phase de qualification stricte, l'ERA cherche à éviter le piège des licences fantômes distribuées à des acteurs incapables de construire. Le ministre a lui-même rappelé l'ampleur du retard : selon ses déclarations, la capacité de production existante ne permet, au mieux, que huit à dix heures de courant par jour, quand la demande est près de trois fois supérieure, EDL ne couvrant qu'environ un tiers du besoin national.
La France déjà dans la boucle
Sur ce terrain, un acteur français a pris une longueur d'avance. En septembre 2025, le ministère de l'Énergie et de l'Eau a signé avec Merit Invest, filiale du groupe CMA CGM de la famille Saadé, trois contrats d'achat d'électricité pour trois centrales solaires de 15 MW, soit 45 MW au total, dans le Mont-Liban, le Nord et la Békaa. Selon le ministère, ces installations doivent alimenter l'équivalent de 22 000 foyers, à un tarif garanti de 0,057 dollar le kWh dans la Békaa et de 0,0627 dollar dans le Nord et le Mont-Liban, en deçà du coût moyen de production d'EDL.
Ce montage illustre ce que le Liban peut tirer de la relation franco-libanaise : des capitaux et une ingénierie privés, adossés à un cadre public, au service de l'autonomie énergétique du pays. Le stockage et les 350 MW mis en jeu par l'ERA ouvrent, potentiellement, la porte à d'autres partenariats de ce type.
Ce qui manque encore
Le chantier reste immense. Le redressement d'EDL, la modernisation d'un réseau de distribution incapable en l'état d'absorber massivement le renouvelable, et la sécurisation des financements internationaux conditionnent tout le reste. La Banque mondiale a accordé fin 2024 un prêt de 250 millions de dollars pour appuyer le redressement d'EDL et financer des projets renouvelables, dont une centrale solaire de 150 MW et la réhabilitation de capacités hydroélectriques. En janvier 2026, le Programme des Nations unies pour le développement et le ministère de l'Énergie ont lancé la remise en état de la centrale hydroélectrique d'El Bared.
Aucune de ces briques ne suffit isolément. Mais leur addition dessine, pour la première fois depuis l'effondrement, une trajectoire : un régulateur actif, un cadre légal appliqué, des financements internationaux fléchés et des investisseurs, libanais comme étrangers, invités à jouer selon des règles. Pour un pays qui a fait de l'électricité le symbole de la faillite de son État, remettre en marche l'appareil régulateur vaut peut-être autant que les mégawatts eux-mêmes.
- Autorité de régulation du secteur de l'électricité du Liban (ERA), appel à manifestation d'intérêt, 23 juillet 2026 (loi 462/2002)
- Ministère de l'Énergie et de l'Eau du Liban, signature des contrats d'achat d'électricité avec Merit Invest (CMA CGM), 23 septembre 2025
- PNUD, lancement de la réhabilitation de la centrale hydroélectrique d'El Bared, février 2026
- Direction générale du Trésor (France), Le secteur de l'électricité au Liban


