Budget 2027 déposé dans les délais : le geste discret qui mesure le retour de l'État libanais
Le 31 août, le ministère des Finances a transmis le projet de loi de budget 2027 à la présidence du Conseil des ministres, dans le délai constitutionnel. Un acte administratif banal en apparence. Sauf qu'entre 2006 et 2017, le Liban est resté douze ans sans aucun budget, et que tous ceux votés depuis l'ont été en retard. Respecter le calendrier deux années de suite, c'est un marqueur d'État qui se remet debout.

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Il y a des actes de gouvernement qui ne font pas de bruit et qui disent pourtant l'essentiel. Le 31 août, le ministre des Finances Yassine Jaber a transmis à la présidence du Conseil des ministres le projet de loi de budget général pour l'année 2027, accompagné des articles juridiques, de l'exposé des motifs et d'un rapport détaillant les crédits demandés et les écarts avec le budget de l'exercice en cours. La transmission s'est faite en vertu de l'article 17 de la loi de comptabilité publique, qui impose au ministère des Finances d'envoyer le projet avant la fin du mois d'août. Rien de spectaculaire. Et c'est précisément ce qui, au Liban, est devenu remarquable.
Car pour comprendre le poids de cette date, il faut se souvenir d'où revient le pays : d'une décennie entière pendant laquelle l'État libanais a fonctionné sans budget du tout.
Un dépôt dans les délais, deux années de suite
Le geste n'est pas isolé. Le budget 2026 avait déjà été déposé dans les temps ; celui de 2027 confirme la tendance. Deux exercices consécutifs présentés au calendrier constitutionnel, cela n'était plus arrivé depuis très longtemps. Le projet doit désormais suivre son parcours normal : étude et adoption en Conseil des ministres, puis transmission au Parlement pour discussion et vote. Autrement dit, la machine institutionnelle enclenche, dans l'ordre prévu par les textes, une séquence que le pays avait pris l'habitude de bâcler ou d'escamoter.
Ce respect du calendrier n'est pas un détail procédural. Un budget déposé à l'heure, c'est un débat parlementaire qui peut s'ouvrir avant le début de l'exercice, des ministères qui savent sur quels crédits ils comptent, une dépense publique qui redevient prévisible. C'est la différence entre un État qui pilote et un État qui subit.
Douze ans sans budget : la mémoire d'un État à l'arrêt
Le point de comparaison est vertigineux. Entre 2006 et 2017, le Liban n'a adopté aucun budget de l'État. Douze années pendant lesquelles les finances publiques ont tourné sur des reconductions et des avances de trésorerie, sans document voté fixant recettes et dépenses. Le premier budget rompant ce blocage a été adopté en 2017, et il a fallu attendre encore des années pour que l'exercice redevienne à peu près régulier.
Même quand le pays disposait d'un budget, la ponctualité n'a jamais été la règle. Sur la période qui a suivi la guerre civile, les budgets ont été approuvés dans les délais constitutionnels un nombre de fois qui se compte sur les doigts d'une main ; dans plusieurs cas, l'adoption est intervenue des mois après le début de l'année qu'ils étaient censés financer. Le budget est ainsi devenu, au Liban, le symbole d'un appareil d'État capable de survivre mais incapable de se projeter.
Cette paralysie n'est pas le fait d'un camp plutôt qu'un autre. Elle est le produit d'un système de blocages croisés, de crises politiques à répétition et d'une culture de l'improvisation budgétaire qui a fini par coûter très cher : sans cadre voté, pas de discipline des dépenses, pas de visibilité pour les créanciers, pas de socle pour négocier avec les bailleurs internationaux.
Pourquoi un calendrier respecté est un enjeu de souveraineté
C'est ici que l'affaire dépasse la comptabilité. Depuis l'effondrement financier de 2019, le Liban vit sous le regard du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de ses partenaires, qui conditionnent tout soutien à des preuves tangibles de reprise en main. Or la capacité d'un État à produire un budget, à l'heure et selon les règles, est l'une des toutes premières de ces preuves. Ce n'est pas une concession faite à l'étranger : c'est la condition pour parler d'égal à égal avec lui.
Un pays qui vote son budget dans les délais reprend la main sur l'ordre de ses priorités. Il décide lui-même où va l'argent public plutôt que de le laisser filer au gré des urgences. Pour un Liban qui défend sa souveraineté sur tous les fronts, la souveraineté budgétaire n'est pas la moins importante : c'est celle qui conditionne la reconstruction du Sud, le financement des services publics et la crédibilité de toute réforme. Redonner à l'État la maîtrise de ses comptes, c'est lui rendre une part de sa liberté d'action.
Ce qui vient maintenant
Le dépôt n'est qu'une première étape, et il serait naïf d'y voir une victoire acquise. Le projet 2027 va maintenant affronter l'épreuve du Conseil des ministres puis celle de l'hémicycle, où les arbitrages seront rudes dans un pays exsangue, marqué par la guerre et par une crise qui n'est pas refermée. Le vrai test ne sera pas le respect du délai de dépôt, mais la qualité et la sincérité des chiffres qui seront discutés, et la capacité de l'exécutif et du Parlement à trancher.
Il reste que le point de départ a changé. Après des années où le budget était une exception, il redevient une routine. Et dans un État qui a longtemps confondu survie et gouvernement, transformer l'exceptionnel en habituel est peut-être la réforme la plus profonde de toutes.

