Ormuz bloqué : le Liban veut redevenir la porte méditerranéenne du pétrole irakien
Depuis la fermeture du détroit d'Ormuz, l'Irak cherche des routes de secours pour son brut. Le 10 août, Nawaf Salam a réuni ses ministres pour préparer le transit du pétrole irakien par le Liban, un projet qui ranimerait le rôle de terminal pétrolier que Tripoli a perdu depuis un demi-siècle.

Simon Johnston / Geograph, CC BY-SA 2.0
Depuis le 28 février 2026, le détroit d'Ormuz est largement fermé au trafic pétrolier. L'Irak, deuxième producteur de l'OPEP, y a perdu l'essentiel de ses exportations et cherche par tous les moyens des routes de secours vers la mer. Le Liban, exsangue et marginalisé, a ressorti une carte qu'il croyait périmée : sa géographie. Le 10 août, le chef du gouvernement Nawaf Salam a réuni ses ministres pour préparer le transit du brut irakien par le territoire libanais, un projet qui ranimerait le rôle de terminal pétrolier méditerranéen que Tripoli a perdu depuis un demi-siècle.
Ormuz bloqué, Bagdad cherche ses portes de sortie
Le contexte est brutal. Depuis la guerre ouverte entre l'Iran d'un côté, les États-Unis et Israël de l'autre, la circulation dans le détroit d'Ormuz, par lequel transite une large part du pétrole mondial, est presque à l'arrêt. Selon les données de l'OPEP, les exportations irakiennes sont tombées d'environ 4,2 millions de barils par jour en février à 1,5 million en mai. Pour un État dont le budget dépend presque entièrement de l'or noir, l'équation est vitale.
Bagdad multiplie donc les alternatives terrestres. L'Irak s'apprête à reconduire pour douze mois l'accord qui fait transiter son brut par l'oléoduc Kirkouk-Ceyhan vers la Turquie, et prépare avec Damas la remise en service de l'oléoduc Kirkouk-Banias, longtemps hors d'usage, qui reliait jadis les champs du nord irakien à la Méditerranée syrienne. C'est sur cet axe que le Liban veut se raccrocher.
Ce que le Liban met sur la table
Le dossier a été ouvert le 26 juillet, lors d'une visite d'une journée de Nawaf Salam à Bagdad, où il a été reçu par son homologue irakien Ali al-Zaïdi. Le chef du gouvernement libanais était accompagné notamment de son ministre de l'Énergie, Joe Saddi. Beyrouth y a proposé de servir de débouché méditerranéen supplémentaire pour le brut irakien, et pas seulement de couloir de passage : l'idée est de faire du Liban un point de transit et de traitement, avec à la clé l'étude d'une branche d'oléoduc reliant la Syrie à Tripoli et, éventuellement, la construction d'une raffinerie capable de couvrir une partie des besoins libanais en carburant.
Le 10 août, Salam a franchi une étape en réunissant au Grand Sérail les ministres et responsables directement concernés pour préparer ce transit. Les deux pays ont convenu de former une équipe technique commune, une délégation irakienne étant attendue au Liban pour en examiner la faisabilité. Le ministre de l'Énergie Joe Saddi l'a dit sans détour : à ce stade, il ne s'agit que de déclarations d'intention, les études techniques restant à mener.
Tripoli, terminal pétrolier oublié
Ce que Beyrouth propose n'a rien d'inédit : c'est la résurrection d'un passé industriel effacé. Selon la Direction générale du pétrole libanaise, une concession accordée à l'Iraq Petroleum Company par une loi du 23 mai 1931 acheminait déjà le brut de Kirkouk, à travers la Syrie, jusqu'à la région de Baddawi, près de Tripoli, pour y être raffiné et exporté. L'oléoduc Kirkouk-Banias, mis en service en 1952 et construit par la même compagnie, doublait cette branche libanaise.
Le Nord n'était pas seul. Au Sud, le terminal de Zahrani, près de Saïda, marquait l'arrivée de la ligne transarabique (TAPLINE) qui, avant 1982, acheminait quelque 500 000 barils par jour de brut saoudien sur plus de 1 200 kilomètres à travers la Jordanie et la Syrie. Le Liban a donc été, pendant des décennies, un véritable carrefour pétrolier méditerranéen doté de deux raffineries. Les guerres, les ruptures régionales et l'effondrement des accords ont mis ces installations à l'arrêt. Le patrimoine est là, dormant.
Un levier réel, un chantier entier
Pour un pays à bout de souffle, l'enjeu est considérable. Redevenir la porte méditerranéenne du pétrole irakien, ce serait des recettes de transit, un rôle logistique régional que peu de voisins peuvent offrir, et la perspective d'une raffinerie qui allégerait la facture énergétique et créerait de l'emploi dans le Nord. C'est aussi un levier diplomatique : un Liban utile à l'Irak et à la Méditerranée pèse davantage.
Reste que tout est à construire. Les oléoducs et raffineries hérités sont vétustes ou détruits, l'investissement se chiffrerait en milliards, le transit dépend de la Syrie voisine et la région demeure instable. Entre une déclaration d'intention d'août 2026 et un baril irakien effectivement chargé à Tripoli, l'écart est immense. Mais pour une fois, la carte que joue le Liban n'est pas celle de la dépendance : c'est celle de sa position. Encore faut-il la transformer.


