Port de Beyrouth : pourquoi CMA CGM investit 100 millions de dollars pour doubler le terminal
À la mi-septembre 2026, le groupe maritime français CMA CGM, dirigé par le franco-libanais Rodolphe Saadé, a lancé la plus grande extension de l'histoire du terminal à conteneurs de Beyrouth. Un pari industriel à contre-courant, au moment même où le Sud du pays reste sous les frappes.
Matti Blume / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Il y a un signal économique que la guerre ne parvient pas à étouffer. Alors que le Liban-Sud vit sous les frappes et que le pays sort à peine de cinq années de faillite, le groupe maritime français CMA CGM a posé, à la mi-septembre 2026, la première pierre de la plus vaste extension jamais engagée sur le terminal à conteneurs du port de Beyrouth. Cent millions de dollars, une capacité qui doit plus que doubler d'ici 2028 : ce n'est pas un geste symbolique, c'est un pari industriel sur l'avenir du Liban. Et ce pari en dit long sur ce que reste la relation entre la France et Beyrouth.
Cent millions de dollars, la plus grande phase depuis 2022
La cérémonie de lancement s'est tenue à Beyrouth sous le patronage du président du Conseil des ministres, Nawaf Salam, en présence du PDG de CMA CGM, Rodolphe Saadé, du ministre des Travaux publics et des Transports, Fayez Rasamny, et du président-directeur général du port de Beyrouth, Marwan Naffi. Selon le groupe, le chantier étendra la superficie du terminal d'environ 45 à plus de 75 hectares. Il s'agit de la troisième et plus importante phase de développement depuis que CMA CGM a remporté, en 2022, la concession de gestion du terminal pour dix ans.
L'objectif chiffré est clair : porter la capacité annuelle de traitement d'environ 1,2 million à près de 2,8 millions de conteneurs (EVP, l'unité de référence du secteur) à l'horizon 2028. Au coeur du projet figure l'aménagement d'un nouveau quai en eau profonde, condition indispensable pour accueillir les plus grands porte-conteneurs. La montée en puissance sera progressive, étalée entre 2026 et 2028.
Rendre à Beyrouth son statut de hub régional
La direction du port assume une ambition qui dépasse le seul commerce libanais : redonner à Beyrouth son rôle de plateforme de transbordement pour le Levant et la Méditerranée orientale. Concrètement, l'essentiel de la nouvelle capacité doit servir au transbordement, c'est-à-dire aux conteneurs qui transitent par Beyrouth sans entrer au Liban, tandis qu'une part plus modeste alimentera les importations et les exportations libanaises.
Les volumes récents donnent la mesure du redressement : le terminal a traité environ 950 000 conteneurs en 2025 et devrait dépasser le million en 2026. Selon la direction du port, l'extension pourrait à terme hisser Beyrouth parmi les dix premiers ports à conteneurs de Méditerranée. Pour un pays privé d'une part de ses recettes et de ses circuits d'échange depuis 2019, retrouver un port compétitif n'est pas un détail logistique : c'est une question de recettes douanières, d'emplois et de reconnexion aux routes commerciales mondiales.
Une histoire de famille, et de fidélité au Liban
Ce pari ne se comprend pas sans son fil rouge franco-libanais. CMA CGM, dont le siège est à Marseille, a été fondé par Jacques Saadé, entrepreneur né à Beyrouth qui avait quitté le Liban au début de la guerre civile pour bâtir, en France, l'un des tout premiers armateurs mondiaux. Aujourd'hui, le groupe est dirigé par son fils, Rodolphe Saadé, franco-libanais, qui a fait le déplacement pour la pose de la première pierre, aux côtés de Tanya Saadé Zeenny, présidente de la Fondation CMA CGM.
La reprise du terminal en 2022 s'était faite dans un port meurtri, moins de deux ans après la double explosion du 4 août 2020 qui avait dévasté une partie des installations et une partie de la capitale. Le premier programme d'investissement, d'environ 33 millions de dollars, portait déjà sur la modernisation des infrastructures, la construction d'un atelier technique, la numérisation des opérations et des améliorations environnementales. L'extension annoncée aujourd'hui change d'échelle : elle inscrit l'engagement du groupe dans la durée, au moment où beaucoup de capitaux fuient encore le pays.
Un pari sur la souveraineté, sous conditions
Pour le Liban, l'affaire dépasse le seul port. Un terminal moderne et compétitif, c'est une porte d'entrée que l'État contrôle, des devises qui rentrent, une capacité à traiter ses propres flux plutôt que de dépendre des ports voisins. C'est, à sa manière, un actif de souveraineté économique, au même titre que le sont l'armée sur le terrain ou la monnaie stabilisée dans les comptes.
Reste que ce pari se joue dans un environnement incertain. La reconstruction du Sud demeure suspendue à des garanties de sécurité qui n'existent pas encore, et la reprise durable des échanges suppose une stabilité que le pays n'a pas retrouvée. L'investissement de CMA CGM ne résout rien de tout cela. Mais il envoie un message que peu d'acteurs osent formuler en pleine tourmente : Beyrouth vaut encore la peine qu'on y mise, et un armateur né de la diaspora libanaise est parmi les premiers à le rappeler, chèque à l'appui.

