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France–Liban· Décryptage

Le vrai socle du lien franco-libanais n'est pas à l'Elysée, il est dans les écoles françaises du Liban

Une soixantaine d'établissements, près de 61 000 élèves: le Liban abrite l'un des plus vastes réseaux d'enseignement français au monde. Un héritage antérieur au Mandat, aujourd'hui fragilisé par l'effondrement et la guerre, et que Paris comme Beyrouth s'échinent à sauver.

Le Grand Lycée franco-libanais, dans le quartier d'Achrafieh à Beyrouth, fondé en 1909 par la Mission laïque française.

Patrice Bon, Wikimedia Commons, CC0

Au Liban, le français ne s'apprend pas seulement: il se vit, dès la maternelle, dans l'un des plus vastes réseaux d'enseignement français au monde. Une soixantaine d'établissements homologués, environ 61 000 élèves selon l'ambassade de France au Liban: aucun autre pilier de la relation franco-libanaise n'est aussi profondément enraciné dans le quotidien des familles. C'est là, davantage que dans les communiqués du Quai d'Orsay ou les conférences de l'Elysée, que se noue chaque jour le lien entre Paris et Beyrouth.

Un poids sans commune mesure avec la taille du pays

À la rentrée 2025, le réseau mondial d'enseignement français à l'étranger comptait 612 établissements implantés dans 138 pays et scolarisant plus de 400 000 élèves, selon l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE). Le Liban en concentre une part hors de proportion avec sa population: l'ambassade de France au Liban recensait, en 2023, 63 établissements partiellement ou totalement homologués accueillant près de 61 000 élèves. La zone Proche-Orient de l'AEFE, qui regroupe le Liban et la Syrie, dépasse à elle seule 60 000 élèves. Rapporté à ses quelques millions d'habitants, le pays du Cèdre figure ainsi parmi les tout premiers réseaux scolaires francophones de la planète.

Cette densité fait du français une langue vécue, et non une matière parmi d'autres. Des générations de Libanais passent le baccalauréat français avant même d'entrer à l'université, ce qui explique pourquoi le pays reste, avec sa presse, ses tribunaux et ses cercles d'affaires largement francophones, l'un des visages les plus vivants de la francophonie hors d'Europe.

Un héritage plus ancien que le Mandat

Contrairement à une idée reçue, ce maillage n'est pas un produit du Mandat français. Il le précède. Le Grand Lycée franco-libanais, à Achrafieh, a été fondé en 1909 par la Mission laïque française, soit onze ans avant que le général Gouraud ne proclame l'État du Grand Liban, le 1er septembre 1920. Tout au long du XIXe siècle, congrégations et missions laïques avaient déjà semé écoles et pensionnats sur la montagne libanaise et le littoral. La langue française s'est donc implantée au Liban par l'école bien avant d'y arriver par l'administration.

Cet ancrage explique la singularité libanaise: ailleurs, les lycées français scolarisent surtout des enfants d'expatriés; au Liban, ils forment d'abord des Libanais. C'est cette continuité, de l'école primaire jusqu'à l'Université Saint-Joseph, qui a fait du pays une pièce maîtresse de l'espace francophone, et non une simple vitrine diplomatique.

Le français comme ascenseur social

Pour beaucoup de familles, inscrire un enfant dans une école homologuée n'est pas un choix identitaire mais un pari sur l'avenir. Le diplôme français ouvre l'accès direct aux universités de l'Hexagone, via Campus France, à un moment où l'émigration des jeunes diplômés est redevenue massive. L'école française fonctionne ainsi comme un ascenseur social et une passerelle vers l'Europe, prolongée par les bourses et les dispositifs consulaires que Paris maintient malgré la crise.

C'est aussi ce qui rend le réseau politiquement sensible: il touche une part importante de la classe moyenne éduquée, précisément celle que l'effondrement pousse aujourd'hui vers la sortie.

Un réseau à bout de souffle

Depuis l'effondrement financier de 2019, ce socle vacille. Les frais de scolarité, souvent libellés ou indexés sur le dollar, ont explosé pour des familles payées en livres dévaluées. Les enseignants, dont les salaires ont fondu, ont quitté le métier ou le pays. La double explosion du port de Beyrouth, en août 2020, puis la guerre de 2024 ont ajouté destructions matérielles et déplacements de populations à une équation déjà intenable.

Paris a réagi en mobilisant l'AEFE: dès 2020, l'agence a débloqué des aides exceptionnelles au bénéfice des établissements conventionnés les plus exposés, pour éviter la fermeture de classes et le décrochage d'élèves. L'enjeu, pour la France, dépasse la solidarité: laisser s'effondrer ce réseau reviendrait à perdre en une décennie ce que deux siècles de présence éducative avaient construit.

Un enjeu libanais, pas seulement français

Réduire ces écoles à un instrument d'influence française serait une erreur d'analyse. Elles appartiennent d'abord au Liban. Elles forment ses médecins, ses ingénieurs, ses avocats, elles entretiennent un bilinguisme qui est un atout économique rare dans la région, et elles nourrissent une diaspora qui, de Paris à Montréal, reste un poumon financier du pays.

Défendre ce réseau, c'est donc défendre un patrimoine libanais autant qu'un canal franco-libanais. Dans un pays où l'État peine à garantir l'électricité, l'école française reste l'une des rares institutions qui tienne encore debout et qui projette le Liban vers l'avenir plutôt que vers la fuite. Sa survie ne se décide pas seulement à Paris: elle se joue, salle de classe après salle de classe, à Beyrouth, à Tripoli, à Saïda et jusque dans les villages de la montagne.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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