S'abonner
France–Liban· Histoire

Le 1er septembre 1920, la France proclame le Grand Liban : ces frontières que Beyrouth défend encore

Il y a 106 ans, le général Gouraud proclamait l'État du Grand Liban depuis le perron de la Résidence des Pins. Les frontières dessinées ce jour-là sont exactement celles que le Liban défend aujourd'hui, du Litani au Sud à l'Anti-Liban. Retour sur l'acte fondateur du lien franco-libanais, et sur ce qu'il oblige encore.

Le général Gouraud proclame l'État du Grand Liban sur le perron de la Résidence des Pins à Beyrouth, le 1er septembre 1920, entouré du patriarche Elias Hoayek et du mufti Moustapha Naja.

Photographie, 1er septembre 1920, domaine public (Wikimedia Commons)

Le Liban n'a pas toujours eu la forme qu'on lui connaît. Ses frontières, celles que l'armée libanaise revendique aujourd'hui au Sud comme la ligne d'un État souverain, ont une date de naissance précise : le 1er septembre 1920. Ce jour-là, depuis le perron de la Résidence des Pins à Beyrouth, le général Henri Gouraud, haut-commissaire de la République française, proclame l'État du Grand Liban. C'est l'acte de naissance du Liban moderne, et il est français. Comprendre ce moment, ce n'est pas céder à la nostalgie du Mandat : c'est mesurer ce que la France doit encore au pays dont elle a tracé la carte.

Une proclamation sur le perron de la Résidence des Pins

La décision est prise par arrêté. Le 31 août 1920, Gouraud signe l'arrêté no 318 créant l'État du Grand Liban, avec entrée en vigueur le lendemain. Le 1er septembre, la proclamation est solennelle. Sur le perron de la Résidence des Pins, le général se tient entouré des notables du pays : à sa droite le patriarche maronite Elias Hoayek, à sa gauche le mufti de Beyrouth Moustapha Naja. La scène, immortalisée par la photographie et par un tableau, réunit volontairement les deux grandes communautés du futur État.

Le geste s'inscrit dans le nouvel ordre imposé au Proche-Orient après la chute de l'Empire ottoman. Les accords de San Remo d'avril 1920 ont confié à la France un mandat de la Société des Nations sur la Syrie et le Liban. Ce qu'il reste des provinces arabes ottomanes est alors découpé en plusieurs entités. Le Grand Liban en est une : il élargit l'ancien Mont-Liban autonome en y ajoutant Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr, la plaine de la Békaa et le Akkar. En un arrêté, le petit Liban de la montagne devient un pays de plaines, de ports et de frontières.

Hoayek, le patriarche qui a porté le Grand Liban à Paris

Réduire 1920 à une décision française serait pourtant une erreur historique. La carte proclamée par Gouraud est aussi le fruit d'un combat libanais, mené à Paris un an plus tôt. En 1919, le patriarche maronite Elias Hoayek conduit lui-même une délégation à la Conférence de la paix pour défendre le projet d'un Liban élargi et indépendant. Il y remet, le 25 octobre 1919, un mémorandum détaillant les revendications territoriales libanaises.

Le plaidoyer porte. Dans une lettre au patriarche datée du 10 novembre 1919, Georges Clemenceau, président du Conseil français, prend acte du refus libanais d'être absorbé dans un ensemble arabe et engage la France aux côtés de la cause. C'est cette convergence, entre une volonté libanaise ancienne et l'intérêt stratégique français, qui rend possible la proclamation de 1920. Hoayek est aujourd'hui considéré comme le père du Grand Liban : le pays est né d'une main tendue autant que d'un arrêté.

Des frontières tracées en 1920, contestées et toujours défendues

Ces frontières n'ont jamais fait l'unanimité. Dès l'origine, une partie des populations rattachées au nouvel État, notamment dans les régions à majorité musulmane, y voit l'amputation d'une grande Syrie plutôt que la naissance d'une nation. Le débat sur le sens du Grand Liban, entité viable ou construction fragile, traversera tout le XXe siècle libanais. La rigueur historique impose de le dire : 1920 fut un acte fondateur et un acte discuté.

Reste un fait têtu. Les limites fixées ce jour-là, celles que Gouraud décrit dans son discours en évoquant les crêtes de l'Anti-Liban et les portes de la Palestine, sont, à peu de choses près, celles du Liban reconnu internationalement en 2026. Le Liban-Sud dont on parle aujourd'hui, celui dont la souveraineté est menacée et que l'armée libanaise tente de sécuriser au terme du mandat de la FINUL, c'est très exactement le territoire que le Grand Liban a intégré en 1920. Défendre ces frontières n'est pas défendre un héritage colonial : c'est défendre l'intégrité d'un État que le droit international consacre depuis un siècle.

La Résidence des Pins, mémoire vivante du lien franco-libanais

Le lieu de la proclamation raconte à lui seul la continuité de ce lien. Le Palais des Pins, ou Qasr es-Sanawbar, avait été bâti à partir de 1916 par la famille Sursock, d'abord pensé comme casino, jamais utilisé comme tel. Après la Première Guerre mondiale, il devient le siège de l'autorité française au Liban. Une plaque, à gauche de la porte monumentale, commémore encore la proclamation de 1920.

Après l'indépendance du Liban en 1943, la Résidence des Pins ne quitte pas la France : elle devient, à partir de 1946, la résidence des ambassadeurs de France à Beyrouth, propriété que l'État français finit d'acquérir dans les années 1970. C'est aujourd'hui l'un des symboles les plus visibles de la relation franco-libanaise, là où se nouent réceptions officielles et gestes diplomatiques. Cent six ans après Gouraud, alors que Paris s'efforce de rester au centre du jeu libanais et prépare une réunion internationale de soutien à l'armée du pays, la Résidence rappelle une évidence : la France n'a pas seulement des intérêts au Liban, elle en a dessiné les contours. Cela crée une responsabilité, pas seulement une nostalgie.

France-LibanHistoireGrand LibanSouverainetéMandat français
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

Suivez le lien France–Liban

L'essentiel de l'actualité, de la culture et des rendez-vous, une fois par semaine. Sans spam, désinscription en un clic.

À lire aussi