Novembre 1943 : la crise de Rachaya, quand le Liban a arraché son indépendance à la France
Le 22 novembre, le Liban fête son indépendance. Mais cette date ne commémore pas un cadeau de la France : elle commémore une épreuve de force. En novembre 1943, l'autorité mandataire française a emprisonné le président, le chef du gouvernement et des ministres libanais dans la citadelle de Rachaya. En onze jours, un pays s'est soulevé et a contraint Paris à reculer.

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L'indépendance du Liban n'a pas été accordée, elle a été arrachée. On l'oublie souvent de ce côté-ci de la Méditerranée, mais le 22 novembre que le pays célèbre chaque année ne commémore pas un geste généreux de la France : il commémore le jour où l'autorité mandataire française, prise en flagrant délit de coup de force, a dû libérer un gouvernement qu'elle avait jeté en prison. En onze jours, à l'automne 1943, un pays entier s'est dressé contre la puissance qui l'administrait depuis vingt-trois ans. C'est cet épisode, concentré autour de la citadelle de Rachaya, qui fonde la souveraineté libanaise moderne.
Un mandat qui ne voulait pas finir
Depuis 1920, le Liban vit sous mandat français, confié à Paris par la Société des Nations. En 1943, la guerre a rebattu les cartes : le Levant est passé sous l'autorité de la France libre, et les Alliés, Britanniques et Américains, ont promis l'indépendance aux pays de la région. Des élections ont lieu à l'été 1943. Elles portent à la présidence Bechara El Khoury, maronite, et placent à la tête du gouvernement Riad el-Solh, sunnite. Les deux hommes scellent un compromis fondateur, le Pacte national, un accord non écrit qui répartit le pouvoir entre communautés et fixe une ligne commune : ni tutelle occidentale, ni fusion dans un ensemble arabe. Le Liban se veut souverain, et indépendant de la France.
Le 8 novembre 1943, le Parlement passe des mots aux actes. Il modifie la Constitution pour en retirer toute mention du mandat et toute prérogative reconnue à la puissance mandataire. C'est, juridiquement, la fin du régime de 1920. Pour Beyrouth, il s'agit d'acter une souveraineté déjà promise. Pour la délégation française, c'est une rupture unilatérale inacceptable.
Le coup de force du 11 novembre
La réponse est brutale. Le 11 novembre 1943, à l'aube, sur ordre du délégué général de la France libre au Levant, Jean Helleu, des soldats arrêtent le président de la République Bechara El Khoury, le président du Conseil Riad el-Solh et plusieurs ministres. Parmi eux, des figures qui marqueront la vie politique du pays. La Constitution est suspendue, le Parlement dissous. Les prisonniers sont transférés à l'écart de la capitale, dans la citadelle de Rachaya, au pied du mont Hermon.
Le calcul français se retourne aussitôt. Trois ministres échappent à l'arrestation, dont l'émir Majid Arslan, et forment un gouvernement de fait réfugié dans la montagne, à Bchamoun. Le pays se fige : grèves générales, fermeture des commerces, manifestations dans toutes les villes. Pour la première fois, chrétiens et musulmans descendent dans la rue derrière un même mot d'ordre et un même emblème, le drapeau au cèdre. Le coup de force, censé mater une poignée de responsables, a soudé une nation.
Onze jours qui ont fait un État
La crise devient internationale. Londres, dont les troupes sont présentes au Levant, et Washington pressent la France libre de reculer ; les pays arabes protestent. Le Comité français de libération nationale, installé à Alger, comprend qu'il joue, à quelques mois de la Libération, son crédit auprès des Alliés. Il finit par céder, désavoue son délégué général et prépare sa relève.
Le 22 novembre 1943 au matin, les dirigeants sont libérés de Rachaya et rentrent à Beyrouth en triomphe. Le gouvernement est rétabli, la Constitution amendée maintenue. Cette date devient le jour de l'Indépendance. Quelques semaines plus tard, le 7 décembre 1943, le drapeau actuel, deux bandes rouges encadrant une bande blanche frappée d'un cèdre vert, est officiellement adopté. Le rouge, enseigne l'instruction civique libanaise, rappelle le prix du sang versé pour l'indépendance.
Ce que la date veut dire
L'indépendance proclamée en novembre 1943 n'est pas encore pleine et entière. Le transfert effectif des compétences, à commencer par le contrôle des forces armées, s'étale sur les mois suivants, et les dernières troupes françaises ne quittent le territoire qu'en décembre 1946. Mais l'essentiel s'est joué en onze jours : un peuple a démontré qu'il ne tenait pas sa souveraineté de la bonne volonté d'une capitale étrangère, mais de sa propre volonté de la défendre.
Dire cela n'efface pas la relation franco-libanaise, dense et ancienne. Au contraire : elle n'a pu devenir un lien entre deux États que le jour où le Liban a cessé d'être administré par la France. L'épisode de Rachaya n'est pas une rupture avec Paris, c'est la condition de tout le reste. C'est pour cela qu'il mérite d'être raconté des deux côtés de la Méditerranée, sans fard : la France de la Libération, qui portait un idéal d'émancipation, a d'abord tenté de retenir un pays qui réclamait la sienne. Le Liban, lui, a tenu. Chaque 22 novembre, c'est cette ténacité qu'il célèbre.

