Université Saint-Joseph : l'institution par laquelle la France a formé les élites du Liban
Fondée en 1875 par des jésuites français, l'USJ a franchi en 2025 le cap des 150 ans. Derrière les conférences et les visites ministérielles, c'est cette université qui incarne le lien franco-libanais le plus durable : un siècle et demi passé à former juristes, médecins et ingénieurs qui ont fait tourner l'État libanais.

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Quand Paris veut prouver qu'il n'abandonne pas le Liban, il envoie un ministre, promeut une conférence, débloque une aide. Ces gestes passent. L'héritage le plus profond que la France ait laissé au Liban ne tient pourtant pas dans un communiqué du Quai d'Orsay : il porte un nom, l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, et il a franchi en 2025 le cap des cent cinquante ans. Depuis 1875, c'est par cette institution que des générations de juristes, de médecins et d'ingénieurs libanais ont été formés. Le lien franco-libanais n'a jamais eu de colonne vertébrale plus solide.
D'un séminaire de montagne à l'université de Beyrouth
L'histoire ne commence pas à Beyrouth mais à Ghazir, dans la montagne libanaise, où les Pères jésuites ouvrent un collège-séminaire en 1843. En 1875, cet établissement est transféré dans la capitale : l'Université Saint-Joseph est née, surnommée en arabe Al Yassouïya, l'université des jésuites. Le recteur Rémi Normand, nommé en 1876, porte la création de ce qui deviendra sa faculté la plus célèbre, la médecine.
Le paradoxe fondateur mérite d'être rappelé : cette université catholique s'est construite grâce à une alliance improbable entre la Compagnie de Jésus et la IIIe République française, pourtant farouchement anticléricale. La France voulait une présence culturelle en Méditerranée orientale ; les jésuites avaient les hommes et le terrain. De ce compromis sont nées les facultés civiles de l'USJ, financées et adossées à la France laïque, et singulièrement à la ville de Lyon.
Médecine, droit, ingénierie : les métiers d'un État
La Faculté française de médecine ouvre en 1883. L'École française de droit suit en 1913. Ce ne sont pas des détails académiques : ce sont les matrices des professions qui font tourner un État. La faculté de droit de l'USJ est la plus ancienne du Liban moderne et se revendique l'héritière lointaine de l'École de droit romain de Beyrouth, Berytus, l'une des plus prestigieuses de l'Antiquité. Pendant des décennies, se former en droit ou en médecine au Liban, c'est passer par la rue de Damas.
À ces facultés s'ajoute l'hôpital universitaire que l'université s'est donné, l'Hôtel-Dieu de France, bâti par la France et devenu l'un des grands centres hospitaliers du pays. L'USJ compte aujourd'hui treize facultés et dix-huit instituts et écoles spécialisés, et a signé plus de 350 conventions inter-universitaires à travers le monde.
Le trilinguisme comme projet
L'USJ n'a jamais été une enclave francophone coupée du pays. Son régime linguistique associe le français, l'arabe et l'anglais, et une large part de ses étudiants pratique couramment les trois langues. Membre de l'Agence universitaire de la Francophonie, l'université promeut une francophonie de coexistence plutôt que de domination, en phase avec la doctrine que la France elle-même affiche désormais au Liban.
Sa Bibliothèque orientale, l'un des plus riches fonds de manuscrits et d'archives du Proche-Orient, dit à elle seule l'ambition du lieu : non pas exporter la France, mais documenter et transmettre le Liban et le monde arabe dans la langue française. C'est une nuance décisive. L'USJ n'a pas francisé le Liban ; le Liban s'est approprié l'outil français pour penser le Liban.
Cent cinquante ans au cœur des crises
La force de l'USJ tient à sa permanence. Guerre civile, effondrement économique, explosion du port de Beyrouth en 2020 : l'université a traversé toutes les crises du pays sans fermer. En célébrant ses 150 ans en 2025, elle a revendiqué cet ancrage, celui d'une institution restée debout quand l'État vacillait.
C'est là que se mesure la différence entre une politique et un héritage. Les gouvernements français passent, les conférences de soutien se préparent puis se tiennent, les contingents se déploient ou se retirent. L'Université Saint-Joseph, elle, forme chaque année les cadres dont le Liban aura besoin pour se reconstruire. Pour qui cherche le cœur battant du lien franco-libanais, il n'est pas au Quai d'Orsay. Il est rue de Damas, à Beyrouth, depuis 1875.

