Le lien franco-libanais le plus solide n'est pas à l'Elysée : c'est un réseau de neuf antennes qui a tenu pendant la guerre
Loin des conférences diplomatiques, l'Institut français du Liban maille tout le territoire, du Sud à la Bekaa. Neuf antennes, un salon du livre parmi les plus grands du monde francophone, et une présence qui n'a jamais rompu, même sur la ligne de démarcation de Beyrouth.
Benjamin Carret / Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Quand on parle du lien entre la France et le Liban, on pense aux sommets, aux conférences de soutien et aux visites officielles. Le fil le plus continu est ailleurs, et il est beaucoup plus ancien : c'est un réseau culturel qui couvre l'ensemble du territoire libanais, du Sud jusqu'à la plaine de la Bekaa, et qui n'a jamais rompu, pas même au plus fort de la guerre civile. Ce réseau porte aujourd'hui un nom : l'Institut français du Liban.
Neuf antennes pour dix mille kilomètres carrés
L'Institut français du Liban (IFL) est un service de l'ambassade de France au Liban. Il est dirigé par un directeur qui est aussi le conseiller de coopération et d'action culturelle de l'ambassade. Sa singularité, dans le monde des instituts français, tient à sa densité : neuf antennes réparties sur un territoire de 10 452 kilomètres carrés.
Deux sites dans la plaine de la Bekaa, à Baalbeck et à Zahlé. Trois dans le Sud, à Tyr, Nabatieh et Saïda. Une antenne dans le Chouf, à Deir el Qamar. Une dans le Nord, à Tripoli. Une dans la région de Jounieh, qui couvre le Kesrouan et le Metn-nord. Et enfin l'Institut de Beyrouth, installé dans l'Espace des Lettres, rue de Damas, dans le quartier de Badaro, non loin du Musée national. C'est ce dernier qui coordonne l'ensemble des opérations menées dans le pays.
Cette implantation n'est pas anecdotique. Elle place le réseau au plus près des Libanais, dans des villes moyennes et des régions que la coopération culturelle atteint rarement ailleurs. Un cours de langue à Nabatieh, une médiathèque à Baalbeck, une programmation à Tripoli : le maillage descend jusqu'au terrain.
Un nom récent, une présence ancienne
Le nom d'Institut français du Liban est récent : il date du 1er octobre 2011, dans le cadre de la réforme qui a créé l'Institut français comme opérateur central de la diplomatie culturelle. Mais la présence, elle, remonte bien plus loin, à travers plusieurs formes successives : centres culturels français, puis Mission culturelle française au Liban, enfin l'IFL.
Dans les années 1980, la coopération culturelle française passait par deux canaux : le service culturel de l'ambassade, alors rue Clemenceau à Beyrouth, et un réseau de centres culturels implantés à travers le pays. En 1983, ces centres reçoivent l'autonomie financière ; ils sont alors quatre, à Tripoli, Saïda, Zahlé et Beyrouth, ce dernier disposant d'une annexe à Jounieh. En 1988, les quatre fusionnent pour former le Centre culturel français du Liban, ancêtre direct du réseau actuel.
Ce que veut dire tenir pendant la guerre
La force de ce réseau se mesure à ce qu'il a traversé. En pleine guerre civile, l'activité des centres culturels reste difficile et perturbée. Le centre de Beyrouth, situé rue de Damas, se trouvait précisément sur la ligne de démarcation entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest, l'une des lignes de front les plus meurtrières du conflit. Il a dû se replier sur Jounieh, région alors épargnée par les combats. Se replier, mais pas fermer.
Cette continuité est un fait rare. Beaucoup d'institutions ont quitté le Liban pendant les années de guerre. Le réseau culturel français, lui, s'est adapté, déplacé, maintenu. C'est cette persistance qui explique qu'aujourd'hui encore, l'accès à la langue française, aux livres et à la lecture publique passe massivement par ces antennes, dans un pays où l'État a peu à peu cessé de financer ce type de services.
Le salon du livre né des décombres
Le symbole le plus visible de ce lien reste le Salon du livre francophone de Beyrouth. Il est créé en 1992, au lendemain de la guerre, à l'initiative de l'ambassade de France, qui l'installe d'abord dans ses jardins pour rendre hommage aux libraires libanais qui avaient continué, durant les années de conflit, à diffuser la production des maisons d'édition françaises.
Trente ans plus tard, l'événement est devenu un rendez-vous majeur du monde francophone. Il se tient chaque automne, dure une dizaine de jours et rassemble une cinquantaine d'auteurs venus de l'étranger aux côtés de nombreux écrivains libanais. Avec près de 80 000 visiteurs en 2018, il est le troisième salon francophone du monde, derrière ceux de Paris et de Montréal. Les matinées sont réservées aux écoles, les après-midi et les week-ends au grand public : c'est un salon où l'on amène les enfants.
Un atout libanais sous contrainte
Pour le Liban, ce réseau n'est pas une survivance coloniale ; c'est un actif. Il donne accès à une langue de travail et de culture, à un fonds de lecture publique, à une programmation ouverte, dans un pays où ces ressources se sont raréfiées avec l'effondrement économique. La francophonie libanaise ne se réduit pas à un héritage : elle est entretenue, au quotidien, par ces neuf points d'ancrage.
Reste une fragilité. La diplomatie culturelle française n'échappe pas aux arbitrages budgétaires de Paris, et la subvention versée à l'opérateur central est régulièrement sous pression. Un réseau aussi dense coûte cher à faire vivre. La question, pour les années qui viennent, n'est pas de savoir si le lien franco-libanais existe : il est là, incarné, territorialisé. Elle est de savoir si la France se donnera les moyens de continuer à l'entretenir à cette échelle.


