La Résidence des Pins : le palais beyrouthin où la France a proclamé le Grand Liban
Pensée pour un casino, devenue le perron d'où naquit l'État libanais moderne, puis résidence des ambassadeurs de France, la Résidence des Pins résume à elle seule un siècle de lien franco-libanais. Histoire d'un bâtiment qui a traversé le mandat, la guerre et la reconstruction sans jamais cesser d'être un symbole.

Proclamation du Grand Liban, 1er septembre 1920, auteur inconnu. Wikimedia Commons, domaine public.
Il existe à Beyrouth un bâtiment qui raconte, à lui seul, tout le lien franco-libanais : ses ambiguïtés, ses grandeurs et ses blessures. La Résidence des Pins n'est pas un simple palais diplomatique. C'est la scène où l'État libanais moderne a été proclamé, le toit sous lequel de Gaulle a dormi en chef de la France libre, et la bâtisse que la guerre civile a transformée en hôpital de campagne avant de la rendre à la paix. Comprendre la Résidence des Pins, c'est tenir le fil d'un siècle d'histoire commune.
Un projet de casino rattrapé par la guerre
L'histoire commence loin de la diplomatie. Le 5 décembre 1915, Alfred Moussa Sursock, membre de la grande famille beyrouthine, loue pour quarante ans à la municipalité une forêt de pins à l'abandon, El Horch, d'une superficie de 600 000 mètres carrés. Son idée n'a rien de politique : il veut y construire un casino et fonde pour cela une société dédiée. La construction du Qasr es-Sanawbar, le Palais des Pins, débute en 1916 sous la direction de Bahjat Abdel Nour, l'architecte de la famille Sursock.
La Première Guerre mondiale balaie ce rêve de villégiature. Le bâtiment ne verra jamais de tables de jeu : il sert d'abord d'hôpital, puis de cercle militaire. Ce détail dit déjà quelque chose du Liban à venir, un pays où les projets privés se heurtent sans cesse à la grande histoire.
Le perron du 1er septembre 1920
En octobre 1918, François Georges-Picot, commissaire français des territoires ottomans de Palestine et de Syrie, s'installe dans les lieux. Le bâtiment prend alors le nom qu'on lui connaît : Résidence des Pins. Le 21 novembre 1919, le général Henri Gouraud débarque à Beyrouth comme haut-commissaire de la France au Levant et engage l'acquisition des immeubles.
C'est de cette résidence que tout bascule. Le 1er septembre 1920, Gouraud proclame depuis le perron la création de l'État du Grand Liban, dans ses frontières élargies à la Békaa, au Sud, à Tripoli et à Beyrouth. Une plaque, encore scellée près de la porte d'entrée, rappelle l'instant. Ce jour-là, la France dessine la carte du Liban contemporain. On peut discuter de la méthode et de ses conséquences ; on ne peut nier que l'acte fondateur a eu lieu ici, sur quelques marches de pierre.
Le 28 septembre 1921, la transaction est scellée : la famille Sursock cède ses droits à l'État français pour 1 850 000 francs. La France devient propriétaire des bâtiments et reste locataire de la municipalité pour le terrain. Dans les années suivantes se succèdent les hauts-commissaires, de Weygand à Catroux, chacun imprimant sa marque sur un palais sans cesse agrandi : prolongement des façades nord et sud en 1928, réaménagement des salles en 1931, création d'un atrium à l'étage en 1932.
De Gaulle, l'indépendance et le passage de témoin
La Résidence des Pins traverse ensuite les heures décisives de la France libre. Charles de Gaulle, qui avait découvert Beyrouth entre 1929 et 1932 en logeant à Achrafieh, y séjourne en juillet 1941 puis en août 1942, revenu cette fois en chef de la France libre. Le palais est alors un poste avancé de la souveraineté française au Levant.
L'indépendance du Liban, en 1943, change la nature du lieu sans en effacer la charge symbolique. Le haut-commissariat disparaît, la tutelle prend fin, mais la Résidence ne quitte pas le giron français : elle devient le domicile officiel des ambassadeurs de France au Liban. Le bâtiment qui avait vu naître l'État libanais devient le point d'ancrage d'une relation désormais entre égaux, au moins sur le papier.
La guerre civile, la ligne de front et un ambassadeur assassiné
Les années de guerre, à partir de 1975, frappent la Résidence de plein fouet. L'ambassadeur évacue les lieux dès le mois de mai, les réintègre, les quitte à nouveau quand des miliciens armés les occupent. En 1979 arrive Louis Delamare, assassiné le 4 septembre 1981 dans Beyrouth. Le nom de la Résidence des Pins reste attaché à cette perte, l'une des plus lourdes de la diplomatie française au Liban.
À partir de 1982 et des bombardements, le palais, situé sur la ligne de front, sert d'hôpital de campagne à l'armée française puis de quartier général aux observateurs internationaux. Le dernier déménagement a lieu le 4 février 1984. La garde est confiée aux forces de sécurité libanaises en 1986, puis à la gendarmerie française au début des années 1990, sur un bâtiment très endommagé. Le symbole était intact ; les murs, eux, étaient à terre.
La renaissance Chirac
La décision de réhabiliter la Résidence et d'y regrouper les services de l'ambassade est prise en mai 1994. Les travaux sont lancés en avril 1996 par le président Jacques Chirac lors de sa visite officielle, et s'achèvent en mai 1998. Le 30 mai 1998, Chirac revient inaugurer les lieux restaurés. En rouvrant la Résidence des Pins, la France ne réparait pas seulement une bâtisse : elle rouvrait, après quinze ans de guerre, un canal direct avec un Liban qu'elle n'avait jamais vraiment quitté.
Aujourd'hui encore, la Résidence des Pins reçoit chefs d'État, diplomates et artistes, et ouvre parfois ses jardins au public lors des journées du patrimoine. On peut y lire, d'une pièce à l'autre, la totalité d'une relation : le casino rêvé par une famille beyrouthine, le perron de 1920, le refuge de la France libre, les stigmates de la guerre et la pierre reconstruite. Peu de bâtiments au monde portent avec autant d'évidence le poids et la promesse d'un lien entre deux pays.


