Fadi Makki, le ministre qui veut rendre l'État libanais simple
Formulaires à rallonge, guichets introuvables, démarches qui durent des semaines : le Libanais connaît l'État par ses files d'attente. Depuis février 2025, le ministre du Développement administratif Fadi Makki s'attaque à ce mur. Portail Dawlati, laboratoire d'innovation, plan « Reinventing Government 2030 » : la simplification administrative est devenue, discrètement, l'un des chantiers les plus concrets du redressement libanais.

Ambassade des États-Unis à Beyrouth, domaine public (Wikimedia Commons)
Au Liban, la réforme a souvent eu le visage de grands mots. Avec Fadi Makki, elle a celui d'un formulaire en moins. Le ministre d'État au Développement administratif part d'une idée simple, presque provocante dans un pays habitué aux plans qui restent dans les tiroirs : avant de réformer l'État, il faut le rendre utilisable. Et c'est par là, par la démarche du quotidien, que le citoyen recommence à y croire.
Un économiste du comportement au chevet de l'administration
Né en septembre 1968, Fadi Makki n'est pas un homme d'appareil. Diplômé de l'Université américaine de Beyrouth et de la faculté de droit de l'Université libanaise, passé par la London School of Economics et l'université de Hull, il a soutenu son doctorat à Cambridge. Il a été directeur général du ministère de l'Économie et du Commerce de 2002 à fin 2005, puis a fait carrière à l'international, notamment comme associé au Boston Consulting Group à Washington, où il codirigeait le laboratoire de sciences comportementales.
Sa marque de fabrique, ce sont les « nudges », ces coups de pouce comportementaux qui orientent les choix sans contraindre. Il a fondé au Qatar la première unité de ce type au Moyen-Orient, puis Nudge Lebanon. Entre 2020 et 2024, il a été membre puis coprésident du groupe consultatif technique de l'Organisation mondiale de la santé sur les sciences comportementales. Nommé dans le gouvernement Nawaf Salam le 8 février 2025, il fait son retour dans l'action publique libanaise avec une conviction : une administration se juge à l'expérience de celui qui pousse sa porte.
« Reinventing Government 2030 », la refonte la plus ambitieuse depuis des décennies
Le 1er septembre 2025, depuis le palais de Baabda et sous le patronage du président Joseph Aoun, Fadi Makki a lancé « Reinventing Government 2030 », présenté par son ministère comme le chantier de réforme du secteur public le plus complet depuis 65 ans. Ce chiffre renvoie à la réforme du président Fouad Chehab, que le ministre présente comme la seule refonte d'ensemble de l'administration libanaise, les réformes suivantes étant restées partielles. Il y voit l'occasion de refonder la relation entre l'administration et les citoyens.
Le plan repose sur trois piliers, détaillés par le ministre : restructurer le secteur public, en fusionnant ou en supprimant certaines directions et en créant de nouvelles unités ; adopter une nouvelle stratégie des ressources humaines pour redéployer les agents, attirer des talents et former ; enfin, et c'est selon lui le vrai point de départ, repenser les services publics à partir des besoins réels des citoyens et des entreprises. Une approche par étapes : écoute des acteurs, conception de l'organisation cible des ministères, puis mise en œuvre jusqu'en 2030.
Un laboratoire pour traquer la complexité
Le 25 février 2026, sous le patronage du Premier ministre Nawaf Salam, représenté par le vice-Premier ministre Tarek Mitri, le ministère a inauguré le Laboratoire d'innovation comportementale et de transformation numérique (BIND-Leb), financé par l'Union européenne et le Danemark avec l'appui du PNUD. Sa mission : cartographier le « parcours du citoyen », repérer chaque étape inutile, tester des solutions avant de les étendre à toute l'administration.
Fadi Makki y a livré le fond de sa pensée : la corruption n'est pas seulement une affaire juridique, elle naît souvent de la complexité des systèmes, de procédures ambiguës et des frictions entre l'usager et le guichet. Simplifier, c'est donc aussi assainir. « La réforme n'a pas seulement besoin de plus de règles, elle a besoin d'être repensée », a-t-il résumé.
Dawlati, l'État dans un seul guichet
Le résultat le plus visible est arrivé à la mi-juillet 2026 : Dawlati, « mon État » en arabe, le portail numérique unifié des services publics. Le principe : une seule porte d'entrée, d'où l'usager peut déposer une demande, suivre son dossier, effectuer sa démarche en ligne et payer lorsque c'est possible. À terme, chaque ministère y sera raccordé.
La première phase a ouvert 12 services portés par quatre institutions : le ministère du Tourisme, le ministère de l'Agriculture, le Conseil du Sud et l'IDAL, l'agence de promotion des investissements. Les certificats d'exploitation des hôtels, restaurants, agences de voyages et guides touristiques peuvent désormais être demandés sans se déplacer. Surtout, le ministère a ajouté en priorité un service pour le Sud : les habitants touchés par les attaques israéliennes peuvent déposer leur demande d'indemnisation en ligne, sans faire le trajet jusqu'au Conseil du Sud. Une simplification qui, pour des familles déplacées, n'a rien d'un détail.
Au ministère de l'Agriculture, un guichet unique a suivi, en présence du ministre Nizar Hani, pour permettre aux agriculteurs de faire leurs démarches en un seul point, une partie des services du ministère passant sur Dawlati. Fadi Makki en a fait un modèle à reproduire dans toute l'administration.
150 millions de dollars pour accélérer
Le chantier a désormais des moyens. Le Conseil des ministres a approuvé un financement de 150 millions de dollars de la Banque mondiale pour le projet d'accélération numérique du Liban, dont le ministère du Développement administratif est l'agence d'exécution. L'accord de prêt a été signé, puis transmis au Parlement. Il doit financer les infrastructures numériques et le cloud, la cybersécurité, l'identité numérique, la modernisation du cadre juridique, la numérisation des services et la formation.
Fadi Makki insiste sur la méthode : coordonner les ministères pour éviter les projets en doublon, choisir les services à numériser d'abord en fonction des besoins des citoyens, et faire en sorte que les lois votées se traduisent réellement sur le terrain. Il ne cache pas les obstacles : en juillet 2026, il attribuait le retard pris par la transformation numérique au manque de financement et à l'affaiblissement des capacités institutionnelles et humaines depuis cinq ans, tout en affirmant que la volonté politique était bien là.
Pourquoi c'est une bonne nouvelle pour le Liban
Un État qui fonctionne est la première condition de la souveraineté. Chaque démarche simplifiée, c'est une heure rendue à un commerçant, un pot-de-vin qui n'a plus lieu d'être, un jeune diplômé qui voit une administration moderne plutôt qu'un labyrinthe. Pour la diaspora aussi, la promesse est concrète : un État accessible en ligne, c'est un pays avec lequel on peut garder le lien sans prendre l'avion pour un tampon.
Rien n'est gagné, et la réussite se mesurera au nombre de services réellement en ligne et à leur fiabilité. Mais au milieu des crises, le Liban construit aussi, pièce par pièce, l'État que ses citoyens attendent. Fadi Makki en est l'un des artisans les plus méthodiques.
Questions fréquentes
Qui est Fadi Makki ?
Fadi Makki est le ministre d'État libanais au Développement administratif (OMSAR) depuis le 8 février 2025, dans le gouvernement Nawaf Salam. Économiste docteur de Cambridge, il est spécialiste des sciences comportementales appliquées aux politiques publiques et fondateur de Nudge Lebanon.
Qu'est-ce que le portail Dawlati ?
Dawlati est le portail numérique unifié des services publics libanais, lancé à la mi-juillet 2026 par le ministère du Développement administratif. Il a ouvert avec 12 services (tourisme, agriculture, Conseil du Sud, IDAL) et doit à terme raccorder tous les ministères.
Qu'est-ce que « Reinventing Government 2030 » ?
C'est le programme de réforme du secteur public libanais lancé le 1er septembre 2025 à Baabda. Il repose sur trois piliers : restructuration des administrations, nouvelle stratégie des ressources humaines et refonte des services publics autour des besoins des citoyens.
Sources
- Ministère d'État au Développement administratif (OMSAR) : lancement de Dawlati (juillet 2026), guichet unique du ministère de l'Agriculture, accord de prêt avec la Banque mondiale, programme « Reinventing Government 2030 ».
- PNUD Liban : communiqué d'inauguration du laboratoire BIND-Leb, 25 février 2026.
- Lancement du plan de réforme du secteur public au palais de Baabda, 1er septembre 2025 (déclarations du ministre).
- Projet d'accélération numérique du Liban (LDAP), financement de la Banque mondiale : décision du Conseil des ministres et signature de l'accord de prêt, communiqués du ministère.
- Déclarations publiques du ministre Fadi Makki (février, juillet et octobre 2026).


