Comment une carte officielle israélienne fait disparaître le Liban-Sud
Diffusée par le compte officiel de la diplomatie israélienne, une carte censée traiter de la malnutrition à Gaza redessine en réalité la frontière nord d'Israël et efface le Liban-Sud. Un tracé qui épouse un projet ouvertement défendu dans la presse israélienne: faire du fleuve Litani la frontière naturelle de l'État d'Israël.

Carte diffusée le 6 août 2026 par le compte officiel du ministère israélien des Affaires étrangères (@IsraelMFA) sur X. Capture LibanInfo.
Le 6 août 2026, le compte officiel du ministère israélien des Affaires étrangères a publié sur le réseau social X une carte présentée comme une comparaison des taux de malnutrition infantile au Moyen-Orient. Vue près de trois millions de fois, elle était censée démontrer que la situation nutritionnelle à Gaza serait meilleure que chez ses voisins. Mais le message le plus lourd de cette carte ne se trouve pas dans ses pourcentages. Il est dans son tracé: le Liban-Sud y a disparu.
Sur ce fond de carte, la bande côtière du sud du Liban n'est pas colorée aux couleurs du Liban. Elle est peinte en gris, la teinte attribuée à Israël. Autrement dit, une portion du territoire libanais est représentée, sur un document diffusé par la diplomatie d'un État, comme si elle appartenait à un autre.
Ce que montre la carte
Le visuel s'intitule « Acute malnutrition among children under 5 in the Middle East ». Le Liban y est étiqueté à 1,3 %, en vert, comme la Turquie. La Syrie apparaît en rouge à 12,2 %, la Jordanie à 2,3 %, l'Égypte à 3,3 %. Gaza est signalée par une flèche et un encadré vert à 1,3 %.
Deux zones, elles, sont classées « no data » et grisées: Chypre et Israël. L'État qui diffuse la carte et se sert de ses chiffres pour donner une leçon de rigueur statistique s'exclut donc lui-même de la comparaison.
Surtout, la limite entre le gris israélien et le vert libanais ne correspond à aucune frontière réelle. Le gris remonte le long du littoral jusqu'à recouvrir la côte du Liban-Sud, de Naqoura à hauteur de Tyr, une bande pourtant incontestablement libanaise.
Une frontière que le droit international ne connaît pas
La seule ligne de référence reconnue entre le Liban et Israël est la « Ligne bleue », tracée et publiée par les Nations unies en 2000 pour constater le retrait israélien du Sud-Liban. Longue d'environ 120 kilomètres, elle court de Ras Naqoura, sur la Méditerranée, jusqu'au secteur du mont Hermon et des fermes de Chebaa, que le Liban revendique.
Au sud de cette ligne commence Israël. Au nord s'étend le Liban, avec ses villes de Tyr, Nabatiyé, Bint Jbeil et Marjayoun, ses centaines de villages, son gouvernorat du Sud et celui de Nabatiyé. Rien, dans le droit international, ne place ces terres ailleurs qu'au Liban. La carte de la diplomatie israélienne, elle, les efface.
Le tracé d'un projet assumé
Ce redécoupage n'a rien d'une maladresse graphique isolée. Il recoupe un discours ouvertement défendu dans la presse israélienne. Le 14 mars 2026, le Jerusalem Post publiait une tribune intitulée « Litani River is Israel's natural northern border » (« Le fleuve Litani est la frontière nord naturelle d'Israël »), signée Avi Abelow.
L'auteur y soutient que la frontière naturelle de l'État d'Israël se situerait sur le Litani, en plein territoire libanais, et que la seule manière d'assurer la sécurité du nord d'Israël serait de « contrôler le territoire jusqu'au fleuve Litani et d'y réinstaller des communautés juives ». Or le Litani coule entièrement au Liban et se jette dans la mer au nord de Tyr. En faire une frontière israélienne, c'est revendiquer l'annexion de tout le Liban-Sud.
La carte diffusée par le ministère des Affaires étrangères donne à voir, en creux, exactement cette carte mentale.
La carte comme argument
Le procédé est cohérent d'un bout à l'autre du visuel. On s'exclut de la comparaison en se déclarant « no data ». On recolore une zone sensible pour délivrer un message politique sous couvert d'infographie humanitaire. Et l'on fait circuler le tout à grande échelle: près de trois millions de vues en quelques jours.
Le débat sur les chiffres de la malnutrition à Gaza appartient aux organisations qui produisent ces données. Le sujet libanais, lui, ne souffre aucune ambiguïté: aucune statistique, aucune flèche, aucun choix de couleur ne déplace une frontière reconnue par les Nations unies.
Beyrouth appelé à réagir
Au Liban, la diffusion de cette carte n'est pas passée inaperçue. Le député Melhem Khalaf, en déplacement dans les villages du Sud à Braachit, Saffad el-Battikh et Tibnine, a réclamé une saisine urgente des Nations unies, estimant qu'un État ne peut redessiner impunément le territoire d'un voisin sur ses supports officiels.
La frontière du Liban ne se négocie pas sur une infographie. Elle est fixée par le droit, garantie par l'ONU et défendue sur le terrain. Une carte peut effacer le Liban-Sud d'un trait de gris. Elle ne le retire pas au Liban.

