Université libanaise : la seule fac publique du pays en grève, et à bout de souffle
Les professeurs à plein temps de l'Université libanaise cessent le travail les 29 et 30 septembre. Derrière le conflit sur la titularisation des enseignants contractuels, c'est l'avenir de la seule institution qui garantit à tous les Libanais l'accès au savoir qui se joue.
La rentrée n'aura pas duré longtemps. La Ligue des professeurs à plein temps de l'Université libanaise a annoncé une grève de deux jours, les mardi 29 et mercredi 30 septembre 2026, dans l'ensemble des facultés et des antennes du pays. Officiellement, un mouvement technique autour d'un dossier administratif. En réalité, un signal d'alarme de plus pour la seule université publique du Liban, celle qui forme depuis plus de soixante-dix ans les enfants de la classe moyenne et des milieux modestes.
Une grève de deux jours, un dossier qui traîne depuis des années
Réunie le 26 septembre, l'instance exécutive de la Ligue a décidé de suspendre les cours pour peser sur un dossier qu'elle juge urgent : la titularisation des enseignants contractuels payés à l'heure, le fameux « tafrigh ». Ces enseignants, souvent en poste depuis des années, restent employés au cours, sans stabilité d'emploi ni les garanties d'un statut permanent.
Dans son communiqué, la Ligue estime que la poursuite du retard à trancher ce dossier « maintient une large part des collègues dans l'injustice et l'instabilité professionnelle, et affaiblit la capacité de l'Université libanaise, en tant qu'université nationale, à remplir sa mission d'enseignement supérieur », selon Annahar. Elle réclame que la titularisation se fasse « selon des critères de compétence et de besoin réel, en toute transparence », à l'écart de tout recrutement aléatoire ou de tout favoritisme.
La seule université publique d'un pays qui en compte vingt-sept
Pour comprendre l'enjeu, il faut rappeler ce qu'est l'Université libanaise. Fondée en 1951 sous le nom d'École normale supérieure, elle devient université libanaise en 1953. C'est, aujourd'hui encore, le seul établissement d'enseignement supérieur public du pays, face à une vingtaine d'universités privées.
Son poids est considérable : dix-sept facultés et instituts, des antennes dans toutes les régions, et entre 70 000 et 80 000 étudiants selon les années. Surtout, elle reste l'établissement le plus divers, socialement et confessionnellement, du Liban : on y croise, dans les mêmes amphis, des étudiants de toutes les communautés et de tous les milieux. Là où l'Université américaine de Beyrouth ou l'Université Saint-Joseph facturent des frais de scolarité en dollars, hors de portée de la majorité, l'Université libanaise est longtemps restée la promesse d'un diplôme accessible à tous.
Des salaires laminés, une institution qui décroche
Cette promesse s'est fissurée avec l'effondrement financier. Longtemps arrimée à 1 507 livres pour un dollar, la monnaie nationale s'est effondrée à partir de 2019 pour finir stabilisée autour de 89 500 livres. En quelques mois, les salaires des fonctionnaires et des universitaires, versés en livres, ont perdu l'essentiel de leur valeur réelle. Un professeur d'université a vu sa rémunération fondre à une fraction de ce qu'elle représentait avant la crise.
Les conséquences sont mécaniques : grèves à répétition, départs vers le privé ou vers l'étranger, difficulté à retenir les meilleurs enseignants. Le dossier des contractuels s'inscrit dans ce contexte. Dans une institution appauvrie, la titularisation représente un coût que l'État, en quasi-faillite, hésite à assumer, tandis que les enseignants concernés refusent de rester indéfiniment des variables d'ajustement.
Un enjeu de souveraineté, pas seulement un conflit social
Réduire la grève à une querelle catégorielle serait une erreur. Ce qui se joue à l'Université libanaise dépasse le sort de quelques centaines d'enseignants. C'est la capacité du Liban à garantir à ses citoyens un accès égal au savoir, indépendamment de leur fortune et de leur région.
Un pays qui laisse dépérir sa seule université publique fait, de fait, un choix : réserver l'enseignement supérieur de qualité à ceux qui peuvent payer, et pousser les autres vers l'émigration ou le renoncement. Pour une nation dont la première richesse est son capital humain, et dont la diaspora s'est bâtie sur l'éducation, c'est un renoncement lourd de conséquences. Défendre l'Université libanaise, ce n'est pas défendre un corporatisme : c'est défendre l'un des rares biens communs qui tiennent encore le pays debout.
La grève des 29 et 30 septembre ne réglera pas, à elle seule, un dossier vieux de plusieurs années. Mais elle rappelle une évidence que la crise avait fini par masquer : sans université publique solide, il n'y a ni égalité des chances, ni relève, ni souveraineté intellectuelle. L'avenir du Liban se joue aussi dans ces amphithéâtres.


