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Électricité : l'offre qatarie, dernière chance de sortir le Liban du gouffre

Doha propose de refondre tout le secteur électrique libanais, deux centrales à gaz et vingt ans de GNL, sans un dollar avancé par le Trésor. Pour un pays qui a englouti des dizaines de milliards dans un service qui ne fonctionne pas, l'offre ressemble à une bouée. Reste à savoir si le Liban saura la saisir, et à quel prix.

Depuis trente ans, l'électricité est la plaie ouverte des finances publiques libanaises. Un service que l'État n'a jamais su rendre, mais qu'il a payé au prix fort. L'offre présentée par le Qatar le 16 octobre 2026 est, sur le papier, la proposition la plus structurée jamais faite au Liban pour en finir : une refonte complète du secteur, financée sans que Beyrouth avance un dollar. C'est précisément ce qui la rend crédible, et ce qui doit rendre prudent. Car le Liban a déjà vu passer des plans d'électricité. Aucun n'a tenu. La différence, cette fois, ne tiendra pas à la technique : elle tiendra à la capacité de l'État à réformer Électricité du Liban et à sécuriser une route gazière qui dépend de Damas.

Trente ans de gouffre

Le problème libanais n'est pas la pénurie d'électricité en soi : c'est son coût pour l'État. Le tarif de vente d'Électricité du Liban est resté figé pendant près de trois décennies, à un niveau très inférieur au coût réel de production. L'étude de référence de la Banque mondiale sur le coût de service, publiée en mai 2020, documente précisément cet écart : l'entreprise publique vend l'électricité en dessous de ce qu'elle lui coûte, et la différence est comblée par des transferts du Trésor estimés entre 1,5 et 2 milliards de dollars par an.

Sur trois décennies, l'addition se chiffre en dizaines de milliards de dollars, une part considérable de la dette publique qui a conduit le pays au défaut de 2020. Autrement dit, les Libanais ont payé deux fois : une première fois par l'impôt pour subventionner un service défaillant, une seconde fois par leurs propres moyens, les générateurs de quartier, qui facturent au prix du marché noir l'électricité que l'État ne fournit pas. C'est ce double fardeau que toute solution sérieuse doit lever.

Ce que propose vraiment Doha

Le Programme national intégré d'investissement dans l'énergie, selon le document révélé par l'agence Reuters, ne se limite pas à construire des centrales. Il vise à reconstruire une filière. Deux centrales à cycle combiné au gaz, de 825 mégawatts chacune, sont prévues à Deir Ammar, dans le nord, et à Zahrani, dans le sud. S'y ajoutent un contrat de fourniture de GNL sur vingt ans avec QatarEnergy, une unité flottante de regazéification, et un volet renouvelable ambitieux : 800 mégawatts de solaire, 440 d'éolien, du stockage par batteries, et des importations d'électricité depuis la Syrie, à partir de 300 mégawatts.

La clé est financière. Le programme vise un financement privé, de type investissement de projet, sans mise de fonds publique initiale du budget libanais. Pour un État en faillite, qui ne peut rien avancer, c'est la seule structure envisageable. Mais elle a une contrepartie : les obligations de paiement et les garanties restent à négocier. Un financement privé veut toujours être remboursé, et c'est bien Électricité du Liban qui devra, à terme, encaisser des factures et payer le gaz. Toute la question est là.

Le pari syrien

Le point le plus fragile du plan n'est pas au Liban : il est en Syrie. L'approvisionnement en gaz repose sur deux routes, l'unité flottante de regazéification sur la côte, mais aussi le gazoduc arabe, qui achemine le gaz à travers le territoire syrien et dont la capacité dépasse celle du terminal flottant. Or ce gazoduc est interrompu depuis le début de la guerre en Syrie. Sa remise en service est une condition de la montée en puissance du projet.

Cela place une partie de la sécurité énergétique du Liban entre les mains de la situation syrienne, encore instable. Le site de Zahrani doit par ailleurs être raccordé au réseau, quand celui de Deir Ammar l'est déjà. Autant de chantiers qui expliquent le calendrier annoncé de trois ans, et qui supposent que tout s'enchaîne sans accroc. Dans un pays où rien ne s'enchaîne jamais sans accroc, c'est l'hypothèse la plus optimiste.

Pourquoi cette fois pourrait être différente

Deux éléments distinguent l'offre qatarie des plans précédents. D'abord, elle vient d'un État, le Qatar, qui a les moyens de la porter et un intérêt diplomatique à ancrer sa présence au Liban. Ensuite, elle ne demande pas au Trésor libanais de payer d'avance, ce qui lève l'obstacle budgétaire qui a fait échouer les tentatives passées. Le 3 novembre 2026, le ministre libanais de l'Énergie a indiqué que les discussions reprenaient cette semaine, à Doha, pour finaliser un accord de production de type construction-exploitation-transfert et le contrat gazier de vingt ans, en se concentrant sur le prix et la sécurité d'approvisionnement.

Mais l'offre, aussi solide soit-elle, ne règle pas le vice de fond libanais : la gouvernance d'Électricité du Liban. Tant que l'entreprise publique vend en dessous du coût, ne recouvre qu'une fraction de ses factures et sert d'instrument clientéliste, aucune centrale, fût-elle qatarie, ne transformera un gouffre en service viable. Le gaz de Doha peut rallumer la lumière. Il ne réparera pas l'État qui a laissé le noir s'installer. La vraie réforme, celle du tarif et du recouvrement, reste à faire, et elle est libanaise.

L'offre qatarie est une chance réelle, sans doute la meilleure depuis des années. La saisir suppose que le Liban fasse enfin sa part : approuver vite, réformer Électricité du Liban, et traiter l'électricité comme un service à produire, non comme une rente à distribuer. C'est à cette aune que se jugera la sincérité de l'État.

ÉconomieÉnergieQatarReconstruction
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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