Exode des médecins : une étude sur vingt ans montre comment le Liban forme son élite pour l'étranger
Le Liban possède une médecine de niveau mondial. Une étude publiée en octobre 2025 dans une revue scientifique américaine mesure, promotion par promotion, le prix de cette excellence : 83 % des radiologues formés à l'Université américaine de Beyrouth entre 2004 et 2024 ont quitté le pays, et la totalité de ceux diplômés depuis 2021. Le Liban forme, le monde récolte.

Francisco Anzola / Wikimedia Commons, CC BY 2.0
On peut mesurer l'effondrement d'un pays à sa monnaie, à sa dette, à ses coupures de courant. On peut aussi le mesurer à ce qui ne se voit pas tout de suite : le départ silencieux de ceux qui auraient dû le reconstruire. Une étude publiée en octobre 2025 dans le Journal of Graduate Medical Education, revue de référence de la formation médicale aux États-Unis, met un chiffre sur cette hémorragie. Il est brutal.
Les auteurs ont suivi, promotion par promotion, les radiologues formés sur vingt ans au centre médical de l'Université américaine de Beyrouth (AUBMC), l'un des meilleurs hôpitaux universitaires de la région. Verdict : sur les soixante médecins étudiés entre 2004 et 2024, cinquante ont quitté le Liban, soit 83,3 %. Et la tendance ne faiblit pas, elle s'aggrave. Pour les diplômés de 2021 à 2024, le taux de départ est de 100 %. Pas un n'est resté.
Une cohorte, vingt ans, un verdict
Le mérite de cette étude n'est pas d'annoncer une surprise. Tout le monde, au Liban, connaît un médecin, un ingénieur ou un infirmier parti. Son mérite est de transformer une impression diffuse en donnée vérifiable, sur une population précise et suivie dans la durée. La courbe parle d'elle-même : 55,6 % de départs pour la promotion 2004-2008, 62,5 % pour 2009-2012, 83,3 % pour 2013-2016, puis 93,3 % et enfin 100 %. La bascule coïncide avec l'effondrement économique amorcé fin 2019, qui a pulvérisé les salaires des médecins libanais payés en livres et vidé les hôpitaux de leurs moyens.
La radiologie n'est ici qu'un révélateur. C'est une spécialité de pointe, coûteuse à former, et mobile : un radiologue beyrouthin peut exercer à Houston ou à Riyad sans difficulté. Mais ce que les auteurs décrivent pour une discipline et un établissement vaut, à des degrés divers, pour une génération entière de soignants. Le Liban continue de produire une élite médicale saluée partout. Il ne la garde plus.
Pourquoi les États-Unis gagnent à tous les coups
La destination n'est pas un hasard. Sur les cinquante partants, quarante-deux ont rejoint les États-Unis, soit 70 % de l'ensemble de la cohorte. Le reste s'est réparti entre le Canada, le Royaume-Uni et les pays du Golfe. Cette orientation américaine tient à l'histoire même de l'AUB, fondée au XIXe siècle sur le modèle universitaire nord-américain : le diplôme, l'internat et les codes professionnels y sont calibrés pour s'enchâsser directement dans le système de santé des États-Unis. Un radiologue formé à Beyrouth n'a pas de système à réapprendre ; il a seulement une frontière à franchir.
C'est le paradoxe cruel de l'excellence libanaise : plus la formation est bonne, plus elle est exportable. Le pays a investi, pendant des décennies, dans un savoir-faire médical de rang mondial. Cet investissement produit aujourd'hui ses fruits ailleurs, dans les hôpitaux qui accueillent ces praticiens déjà prêts, sans avoir eu à payer leurs années d'apprentissage.
Le paradoxe de la diaspora
Faut-il pour autant parler de perte sèche ? L'affaire est plus retorse. Car le Liban, aujourd'hui, tient debout grâce à ceux qui sont partis. Selon les données de la Banque mondiale, les transferts d'argent de la diaspora représentent près d'un tiers du produit intérieur brut du pays, l'un des ratios les plus élevés de la planète. Ces envois nourrissent des familles entières, soutiennent la consommation et compensent, de fait, la faillite de l'État et des banques.
Le Liban vit donc d'un échange déséquilibré : il exporte des cerveaux et importe leurs salaires. Le médecin parti à Houston finance, par ses virements, le quotidien de ses parents restés à Beyrouth. À court terme, ces devises sont une bouée. À long terme, elles anesthésient : un pays qui vit des transferts de ses exilés a moins de raisons de créer, chez lui, les conditions qui les feraient revenir ou rester. La diaspora est à la fois le symptôme et l'antidouleur de la maladie.
Ce que le Liban peut encore retenir
La diaspora n'est pas qu'une perte. Elle est aussi un réseau, un capital d'influence, une réserve de compétences qui, le jour venu, pourrait irriguer la reconstruction. Des médecins libanais de l'étranger reviennent déjà enseigner, opérer en mission, financer des équipements. Le lien n'est pas rompu ; il est distendu.
Mais aucune nostalgie ne remplacera une politique. Retenir une élite ne se décrète pas : cela suppose des salaires payables, des hôpitaux équipés, une perspective de carrière et un pays où l'on se projette. Tant que ces conditions manqueront, le Liban continuera de faire ce qu'il fait le mieux et le pire à la fois : former, à ses frais, les meilleurs praticiens pour les systèmes de santé des autres. L'étude de 2025 n'est pas un constat de défaite. C'est une facture, chiffrée et datée, que le pays devra bien finir par regarder en face.
