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Décryptages· Décryptage

L'armée affamée : comment Joseph Aoun a tenu la troupe pendant l'effondrement

À partir de 2019, la faillite du Liban ronge son armée de l'intérieur : la solde des soldats fond jusqu'à ne presque plus rien valoir. Le vrai test du commandant Aoun ne fut pas une bataille, mais l'art d'empêcher la dernière institution debout de se désintégrer.

Le général Joseph Aoun en uniforme, commandant de l'armée libanaise.

Arlington National Cemetery / Wikimedia Commons (domaine public)

Ce décryptage prolonge notre dossier sur le président libanais, après le volet consacré à la victoire de Fajr al-Joroud et le portrait d'ensemble.

En 2017, Joseph Aoun avait gagné une bataille. À partir de 2019, il affronte un adversaire sans visage : la faillite de l'État. L'effondrement financier libanais, l'un des pires de l'histoire économique mondiale selon la Banque mondiale, pulvérise la valeur de la livre. La solde d'un soldat, jadis suffisante pour faire vivre une famille, tombe à l'équivalent de moins de cent dollars par mois. L'armée, dont les hommes sont payés dans une monnaie qui ne vaut plus rien, se retrouve menacée non par un ennemi extérieur, mais par sa propre dislocation.

Une institution au bord de la rupture

Le danger est concret. Des soldats prennent un second emploi pour survivre, d'autres songent à quitter les rangs. Une armée qui ne peut plus nourrir ses hommes est une armée qui se vide. Or, dans un Liban où l'État s'est effacé, où les services publics s'écroulent et où la classe politique se paralyse, l'armée reste l'une des dernières structures nationales qui fonctionne encore. La laisser se désintégrer, c'est risquer l'effondrement du dernier rempart contre le chaos.

Le discours de 2021

Le 8 mars 2021, Joseph Aoun sort de la réserve qui sied aux militaires. Dans un discours qui devient viral sur les réseaux sociaux, il interpelle frontalement les responsables politiques : « Où allons-nous ? Qu'attendez-vous ? Que comptez-vous faire ? » Il met en garde contre le danger que l'effondrement fait courir à l'institution militaire. Le ton est inhabituel : un chef d'armée qui somme le pouvoir civil de prendre ses responsabilités, au nom de la survie de la troupe.

Nourrir les soldats, préserver l'unité

Au-delà des mots, Aoun agit sur le terrain le plus prosaïque : celui de la subsistance. Il mobilise les partenaires étrangers de l'armée pour obtenir des aides directes destinées aux soldats, sous forme d'assistance financière et de soutien logistique. L'objectif n'est pas de rééquiper une puissance de feu, mais de garder les hommes debout et l'institution soudée. C'est une bataille de gestion, de patience et de diplomatie, menée loin des projecteurs.

Le pari réussit : l'armée ne se disloque pas. Elle traverse l'effondrement sans se fracturer, ni sur des lignes politiques ni sur des lignes confessionnelles. Cette cohésion préservée, dans un pays qui se défaisait, devient l'actif politique majeur de Joseph Aoun. Le Parlement prolongera son mandat à deux reprises, en décembre 2023 puis en novembre 2024, signe qu'aucun camp ne voulait se passer de lui.

De l'armée à l'État

En tenant l'armée pendant que le pays s'effondrait, Joseph Aoun a démontré une qualité rare dans la vie publique libanaise : la capacité à faire tenir une institution au-dessus des factions. C'est précisément ce que le pays cherchait pour sortir de sa vacance présidentielle. Comment ce général sans parti a fini par débloquer le palais de Baabda, c'est l'objet du troisième volet de notre dossier.

Joseph AounArmée libanaiseCrise économique
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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