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Décryptages· Portrait

Joseph Aoun, le soldat devenu président : portrait d'un homme sans camp

Militaire de carrière, sans parti ni passé partisan, Joseph Aoun a atteint la présidence libanaise précisément parce qu'il n'appartenait à aucun camp. De la caserne d'Adma au palais de Baabda, de la victoire contre l'État islamique à la mobilisation de Paris pour sauver l'armée, itinéraire d'un chef d'État qui a fait de la souveraineté et du monopole des armes sa ligne.

Le général Joseph Aoun, alors commandant de l'armée libanaise, en 2018.

Arlington National Cemetery / Wikimedia Commons (domaine public)

Le 9 janvier 2025, un général sans étiquette partisane entrait au palais de Baabda après plus de deux ans de vacance présidentielle. Joseph Aoun n'est pas un homme d'appareil : il n'a jamais dirigé de parti, jamais changé de camp, jamais bâti de clientèle confessionnelle. C'est précisément ce vide partisan qui a fait de lui le président possible, là où les chefs de file traditionnels se neutralisaient les uns les autres. Portrait d'un soldat que sa trajectoire a mené, presque malgré lui, au sommet de l'État.

Un enfant du Metn aux racines du Sud

Joseph Khalil Aoun naît le 10 janvier 1964 à Sin el-Fil, dans la banlieue chrétienne du Metn, au nord-est de Beyrouth. La famille est maronite, mais ses racines plongent au Sud, à Aaichiye, un village du caza de Jezzine. Cette double appartenance géographique, le Mont-Liban chrétien et le Sud meurtri par les guerres, dit déjà quelque chose de l'homme qui fera du retour de l'État au Sud une obsession de sa présidence.

Il achève ses études secondaires au Collège des Frères de Mont La Salle, puis suit une double formation : une licence en sciences militaires à l'Académie militaire libanaise, et, en 2007, une licence en sciences politiques et affaires internationales à l'Université libano-américaine. Marié à Nehmat Nehmeh, père de deux enfants, Khalil et Nour, il parle couramment l'arabe, le français et l'anglais. Rien, dans ce parcours, ne le destinait à la politique.

Le soldat : d'Adma à la frontière

Joseph Aoun rejoint l'armée libanaise en 1983, en pleine guerre civile. Il se forme à l'étranger, notamment aux États-Unis et en Syrie, et se spécialise plus tard dans la lutte antiterroriste. En 1990, lors des derniers combats de la guerre, il sert comme lieutenant au sein d'un régiment de commandos à la caserne d'Adma. Quand son chef, Bassam Gergi, est tué au combat, le jeune officier prend la tête de l'unité. Cet épisode, où l'on continue la mission quand le commandement tombe, forge une réputation de sang-froid.

Il gravit ensuite les échelons dans l'ombre, jusqu'à un tournant en 2015 : il prend le commandement de la 9e brigade d'infanterie, déployée sur la frontière avec Israël. C'est là, au contact direct de la ligne la plus sensible du pays, qu'il acquiert la stature d'un chef de terrain.

Le chef d'armée : la victoire de Jroud et l'armée affamée

Le 8 mars 2017, le gouvernement le nomme commandant en chef des Forces armées libanaises, en remplacement de Jean Kahwaji. Quelques mois plus tard, en août 2017, il dirige l'opération Fajr al-Joroud, l'offensive qui déloge les combattants de l'État islamique et du Front al-Nosra de leurs bastions du nord-est, à la frontière syrienne. C'est un succès militaire net, rare dans l'histoire récente du pays, et il assoit son autorité.

Mais son épreuve la plus longue n'est pas une bataille : c'est l'effondrement économique. À partir de 2019, la livre s'écroule et la solde des soldats fond jusqu'à ne plus rien valoir. En mars 2021, dans un discours devenu viral, il interpelle frontalement la classe politique : « Où allons-nous ? Qu'attendez-vous ? » Pendant que l'État se délite, il empêche l'armée de se désintégrer, sécurisant des aides extérieures pour nourrir la troupe et maintenir la seule institution encore debout. Le Parlement prolonge son mandat une première fois en décembre 2023, une seconde fois en novembre 2024, alors qu'il conduit l'armée pendant l'invasion israélienne du Liban.

L'homme sans camp devient président

Une précision s'impose, tant la confusion est fréquente : Joseph Aoun n'a aucun lien de parenté avec Michel Aoun, l'ancien président et fondateur du Courant patriotique libre. Là où son homonyme a incarné les retournements d'alliances de la vie politique libanaise, Joseph Aoun n'a, lui, aucun passé partisan. Indépendant, il ne doit sa légitimité à aucune faction, et c'est ce qui le rend acceptable par presque toutes.

Son nom circule dès juillet 2022, avancé par le chef des Forces libanaises Samir Geagea comme successeur possible. Le Qatar, puis les États-Unis, affichent leur soutien ; un groupe de cinq pays, le Quintette (États-Unis, France, Arabie saoudite, Égypte, Qatar), se forme pour dénouer la crise présidentielle. Après plus de deux ans de vacance et treize tours bloqués par l'absence de quorum puis par la guerre, Joseph Aoun est élu le 9 janvier 2025 au quatorzième tour, par 99 voix sur 128. Il devient le cinquième chef de l'armée à accéder à la présidence, après Fouad Chéhab, Émile Lahoud, Michel Sleiman et Michel Aoun. Dans son discours d'investiture, il fixe le cap : consacrer « le droit de l'État à avoir le monopole des armes » et respecter la trêve conclue fin novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah.

Le président : souveraineté et monopole des armes

Quatre jours après son élection, il désigne le juriste Nawaf Salam, alors président de la Cour internationale de justice, comme Premier ministre. Le gouvernement est formé le 8 février 2025. La ligne présidentielle est posée d'emblée et répétée : en avril 2025, en visite au Qatar, Joseph Aoun affirme que « 2025 sera l'année qui verra les armes concentrées entre les mains de l'État », en référence au désarmement du Hezbollah. Sur ce dossier, le pays reste profondément divisé, et le président a choisi la voie du dialogue plutôt que de l'affrontement.

Le fil conducteur de sa présidence tient en une idée : le retour de l'État partout, à commencer par le Sud dévasté. Il en fait la démonstration sur le terrain, notamment par une visite au Sérail de Nabatiyé, ville sous les frappes, pour y porter trois priorités qu'il dit « non négociables » : le retrait israélien, le retour des déplacés et la reconstruction. En parallèle, il déploie une intense activité diplomatique, du Vatican aux capitales du Golfe, pour ne pas laisser le Liban seul face à ses crises.

Jusqu'à Paris : la bataille pour l'armée

Cette diplomatie culmine à l'automne 2026 autour d'un objectif précis : financer et équiper une armée exsangue, alors que le retrait annoncé de la FINUL laisse un vide sécuritaire au Sud. Le 17 septembre 2026, une réunion se tient à Paris, où le président français Emmanuel Macron reçoit Joseph Aoun et le roi Abdallah II de Jordanie, dans le cadre du processus d'Aqaba. Les participants saluent un plan de déploiement des Forces armées libanaises jugé crédible ; mais le verrou demeure ailleurs, dans la condition ouverte posée par Israël à son propre retrait.

C'est là que se jouera la présidence de Joseph Aoun. Pas dans les honneurs protocolaires ni les tournées, mais dans sa capacité à faire de l'État libanais le détenteur unique de la force sur son territoire, et à rendre le Sud à ses habitants. Le soldat sans camp a atteint Baabda parce qu'il ne menaçait personne. Il restera comme un grand président, ou comme un président de transition, selon qu'il aura, ou non, réarmé l'idée même d'État au Liban.

Joseph AounPrésidenceArmée libanaiseSouveraineté
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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