Électricité : comment le Liban veut brancher son réseau sur ses voisins pour sortir du noir
En déplacement à Ankara début septembre, le ministre de l'Énergie Joe Saddi a relancé l'interconnexion électrique avec la Turquie. Couplée au câble sous-marin à l'étude avec Chypre et à l'exploration gazière ouverte par l'accord maritime de fin 2025, cette diplomatie du courant dessine une stratégie : sortir le pays d'une décennie de coupures en le raccordant à ses voisins.

Vyacheslav Argenberg / vascoplanet.com, Wikimedia Commons, CC BY 4.0
Le 2 septembre 2026, à Ankara, le ministre libanais de l'Énergie et de l'Eau, Joe Saddi, a été reçu par son homologue turc, Alparslan Bayraktar. Au menu, selon le ministre turc lui-même : le renforcement des interconnexions régionales d'électricité, de gaz et de pétrole, et des projets de coopération dans les hydrocarbures. La rencontre a l'allure d'une visite technique. Elle raconte en réalité une stratégie. Après dix ans d'un réseau électrique en ruine, le Liban tente de se brancher sur ses voisins pour rallumer la lumière.
Ankara n'est qu'une pièce du puzzle. En parallèle, Beyrouth étudie un câble sous-marin vers Chypre, a signé fin 2025 un accord maritime qui ouvre l'exploration gazière au large de ses côtes, et cherche à raccorder son réseau à celui de l'Europe. Derrière la technique se joue une question de souveraineté : produire et acheminer son énergie sans dépendre d'un fournisseur unique ni de l'économie parallèle des générateurs privés.
Ankara, un branchement de plus
Sur son compte officiel, Alparslan Bayraktar a indiqué avoir reçu Joe Saddi et sa délégation au ministère turc de l'Énergie, et s'être dit prêt à partager l'expérience turque et à développer des projets énergétiques d'intérêt mutuel avec le Liban. Aucun accord contraignant n'a été annoncé : il s'agit d'une étape exploratoire, centrée sur le dossier de l'interconnexion électrique.
La Turquie n'est pas une inconnue du réseau libanais. Jusqu'en 2021, des navires-centrales turcs ont fourni au pays une part de son électricité depuis la mer, avant de couper le courant faute de paiement des factures par l'État libanais. Rouvrir ce canal, cette fois par une ligne d'interconnexion terrestre ou sous-marine plutôt que par des barges louées, suppose un partenaire solvable et un réseau capable d'absorber le courant. C'est tout l'enjeu des mois à venir.
Dix ans de noir, un gouffre budgétaire
Pour mesurer l'urgence, il faut regarder le passif. Selon la Banque mondiale, les subventions au secteur électrique ont représenté en moyenne 3,8 % du produit intérieur brut par an entre 2008 et 2017, et Électricité du Liban (EDL) a enregistré une perte d'exploitation de 1,4 milliard de dollars pour la seule année 2017. Pendant des années, l'entreprise publique a coûté au Trésor plus d'un milliard de dollars annuels, engloutis pour l'essentiel dans l'achat de fioul, tout en ne fournissant que quelques heures de courant par jour, jusqu'au black-out quasi total de 2021.
Dans ce vide s'est installée une économie parallèle : celle des propriétaires de générateurs de quartier, qui facturent au prix fort une électricité de substitution. À cela s'ajoute le fléau du vol de courant. Le ministre Joe Saddi a lui-même estimé qu'environ 30 % de la production échappait à la facturation, entre branchements illégaux et impayés. Autrement dit, le problème libanais n'est pas seulement de produire du courant : c'est de le compter, de le facturer et de le faire payer. Aucune importation, aussi ambitieuse soit-elle, ne tiendra si les pertes du réseau ne sont pas jugulées.
Chypre, la porte vers le gaz et le réseau européen
L'autre versant de la stratégie regarde vers l'ouest. Le 26 novembre 2025, le Liban et Chypre ont signé un accord de délimitation de leur frontière maritime, réglant un différend qui traînait depuis 2007. Cet accord, paraphé par les présidents Joseph Aoun et Nikos Christodoulides, ouvre la voie à l'exploration d'éventuels gisements gaziers offshore et à une coopération énergétique en Méditerranée orientale.
Dans son sillage, un projet de câble électrique sous-marin entre les deux pays est désormais à l'étude, les deux gouvernements ayant sollicité une évaluation de sa faisabilité. L'intérêt stratégique est double. Chypre est en train de se raccorder au réseau électrique européen ; un câble Liban-Chypre relierait donc, à terme, Beyrouth à cette grande maille continentale. Pour un pays isolé, dont le réseau n'est connecté à aucun voisin de façon stable, l'enjeu dépasse le kilowattheure : c'est une porte d'entrée vers un marché régulé, des financements et une sécurité d'approvisionnement.
Une souveraineté qui se joue en mer et chez les voisins
Jouer Ankara et Nicosie en même temps n'a rien d'anodin. La Turquie, d'un côté, Chypre et la Grèce, de l'autre, s'affrontent de longue date sur le tracé des zones maritimes en Méditerranée orientale. En avançant sur les deux tableaux, le Liban ne choisit pas un camp : il multiplie les cartes pour desserrer sa dépendance. C'est une lecture pleinement souverainiste de son intérêt national, à condition de ne pas se laisser instrumentaliser dans les rivalités des autres.
Reste l'essentiel, qui ne dépend d'aucun voisin. Interconnexions, câbles et gisements sont aujourd'hui des études, des mémorandums et des rencontres ministérielles, pas encore des mégawatts livrés. La vraie bataille se mène à l'intérieur : restructurer EDL, installer des compteurs, faire payer les factures, appliquer la loi sur la régulation du secteur. Sans cette remise en ordre, le Liban continuera d'importer un courant qu'il ne parvient pas à facturer. Avec elle, le raccordement à la Turquie, à Chypre et à l'Europe cesse d'être un pansement pour devenir ce qu'il devrait être : les artères d'un État qui reprend la main sur sa propre lumière.


