Tripoli, 31 août 1978 : l'énigme d'une disparition
Invité par Kadhafi, l'imam Moussa Sadr et ses deux compagnons s'évanouissent sur le sol libyen à la fin de l'été 1978. Troisième volet de notre dossier : la dernière traversée, la version libyenne démentie et les hypothèses qui n'ont jamais été prouvées.

Wikimedia Commons, domaine public
Dossier · Moussa Sadr, 48 ans après sa disparition — Le pari du vivre-ensemble (synthèse) · De Qom à Tyr : l'itinéraire · Le Mouvement des déshérités · Le dossier judiciaire
Il y a des dates que le Liban n'oublie pas. Le 31 août 1978, l'imam Moussa Sadr disparaît à Tripoli, en Libye, avec deux compagnons. Ni corps, ni tombe, ni aveu complet. Quarante-huit ans plus tard, l'énigme reste entière, et elle a fini par peser plus lourd, dans la mémoire collective, que toute une vie d'action.
1978 : l'imam en diplomate
Au printemps 1978, l'armée israélienne envahit le Liban-Sud lors de l'opération Litani. Pour Moussa Sadr, dont la communauté vit sous les bombes, l'urgence est diplomatique. Il enchaîne les visites officielles dans les capitales arabes, de Damas à Amman, de Riyad à Alger, pour obtenir l'arrêt de l'intervention et la tenue d'un sommet. C'est dans ce contexte de va-et-vient régional qu'il accepte, à la fin de l'été, une invitation officielle à se rendre en Libye, à l'invitation du colonel Mouammar Kadhafi.
Les derniers jours
Moussa Sadr arrive à Tripoli le 25 août 1978. Il est accompagné de deux proches : le cheikh Mohammad Yaacoub, homme de religion, et le journaliste Abbas Bader El Dine. Le Liban est en guerre, la région en ébullition, et l'imam compte des adversaires nombreux, à l'intérieur comme à l'extérieur. Le seul fait établi de toute l'affaire est aussi le plus cruel : les trois hommes ont été vus pour la dernière fois dans leur hôtel le 31 août, alors qu'ils avaient rendez-vous avec les autorités libyennes. Après cette date, plus rien. Aucun témoin, aucune trace certaine.
La version libyenne et le démenti italien
Tripoli avance très vite sa version : l'imam et ses compagnons auraient quitté la Libye le soir même, à bord d'un vol à destination de Rome. L'Italie dément aussitôt : Moussa Sadr n'est jamais entré sur son territoire, et la justice italienne qualifiera plus tard ce récit de fabrication. L'affaire se corse en 2004, quand les passeports de l'imam et du cheikh Yaacoub refont surface en Italie, dans le cadre d'un procès pour faux documents, renforçant l'hypothèse d'une mise en scène destinée à brouiller les pistes.
Mille et une hypothèses
Depuis, les théories se sont accumulées sans qu'aucune ne soit jamais prouvée. La plus répandue au Liban impute la responsabilité directe au régime de Kadhafi et soutient que les trois hommes n'ont jamais quitté le sol libyen. D'autres pistes évoquent des pressions régionales, un différend avec les dirigeants libyens, ou encore les tensions de l'époque autour de la révolution iranienne en gestation : selon Andrew Scott Cooper, biographe du chah d'Iran, l'imam aurait pris contact avec le souverain peu avant sa disparition, ce qui aurait pu déplaire à l'opposition islamiste radicale. Aucune de ces hypothèses n'a été établie. L'affaire continue d'empoisonner les relations entre Beyrouth et Tripoli.
Un disparu devenu symbole
L'absence de preuve a nourri une aura singulière. Chez les chiites, la disparition d'un imam au sommet de sa popularité a pris une tonalité quasi messianique : on n'attend pas seulement la vérité, on espère un retour. En 2017, le président du Parlement Nabih Berri affirmait encore, sans preuve, que l'imam serait toujours vivant. En septembre 2025, une équipe de l'université britannique de Bradford relançait le mystère en suggérant, par reconnaissance faciale, qu'un corps photographié en 2011 pourrait être le sien. L'énigme demeure, et avec elle un dossier judiciaire qui n'en finit pas, que nous détaillons dans le quatrième volet.


