Le Mouvement des déshérités : quand les oubliés du Liban ont trouvé une voix
Conseil supérieur chiite, Conseil du Sud, rassemblements géants de 1974, naissance d'Amal : deuxième volet de notre dossier, l'itinéraire par lequel Moussa Sadr a sorti une communauté de sa marginalité, sans jamais la couper de la nation.

Mostafa Chamran / Wikimedia Commons, domaine public
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Le mot revient comme une signature dans tous ses discours : al-mahroumin, les déshérités, les privés de tout. C'est autour de cette idée simple, la privation comme injustice et non comme fatalité, que Moussa Sadr a bâti son action politique. Une action qui a changé la place des chiites au Liban, sans jamais se penser contre les autres communautés.
Une communauté aux marges de l'État
Au début des années 1960, les chiites libanais sont en passe de devenir la première communauté du pays par le nombre. Ils restent pourtant les grands oubliés du système confessionnel hérité du mandat français : sous-représentés dans les institutions, pauvres, concentrés dans un Liban-Sud et une Bekaa laissés à l'écart du développement, exposés en première ligne aux affrontements de la frontière. Pour Moussa Sadr, cette misère n'est pas un destin : elle est le produit d'un État qui sert le centre et laisse les périphéries saigner.
Donner un cadre : le Conseil supérieur chiite
Sa première grande victoire est institutionnelle. En 1967, il obtient la création du Conseil supérieur chiite, premier organe destiné à donner à la communauté une représentation officielle, distincte de celle des notables traditionnels. Il en devient le président en 1969. En 1970, sous la pression d'une grève générale partie du Sud, le Parlement vote la création du Conseil du Sud, chargé de reconstruire une région ravagée. En 1973, Moussa Sadr fait reconnaître par une fatwa les alaouites comme partie intégrante de l'islam chiite, geste d'inclusion aux effets durables. À chaque étape, la même logique : construire des cadres légaux plutôt que d'attiser la rue.
1974 : Baalbek, Tyr et la Charte des intellectuels
L'année 1974 marque le basculement dans le mouvement de masse. En mars, un rassemblement à Baalbek réunit des dizaines de milliers de personnes ; en mai, un autre à Tyr fait plus grand encore. De cette ferveur naît le Mouvement des déshérités (Harakat al-Mahroumin). Fait décisif, son manifeste, la Charte des intellectuels, est signé par plus de cent quatre-vingt-dix personnalités issues de toutes les confessions du pays. Dès l'origine, le mouvement se présente donc moins comme un parti chiite fermé que comme le porte-voix de tous les déshérités du Liban, chrétiens compris. C'est cette dimension nationale, et non communautaire, qui fait sa force et son originalité.
De l'espoir aux armes : la naissance d'Amal
Le 20 janvier 1975, face à la montée des périls au Sud, Moussa Sadr annonce la création d'un bras armé, qui prendra le nom d'Amal, l'espoir. Sa vocation première est défensive : protéger une population civile prise en étau entre opérations palestiniennes et représailles israéliennes. Mais quand la guerre civile éclate, en avril 1975, l'imam refuse d'y jeter ses forces. « L'arme ne résout pas la crise, elle aggrave la déchirure de la nation », déclare-t-il en juin. Il ira jusqu'à la grève de la faim pour protester contre les violences.
Amal deviendra, après lui, l'une des grandes forces de la scène chiite, portée par des figures qu'il avait révélées, tel Nabih Berri. Mais l'essentiel de son legs n'est pas cette organisation : c'est l'idée, plantée durablement, que le déshérité a une dignité et que le silence n'est pas une fatalité. Une conviction indissociable de son autre grand combat, le vivre-ensemble, au cœur du pilier de ce dossier.


