Intelligence artificielle : le pari du Liban pour transformer ses cerveaux en economie numerique
Depuis fevrier 2025, le Liban a confie pour la premiere fois un portefeuille dedie a la technologie et a l'intelligence artificielle. Derriere le symbole, un calcul : faire du numerique la planche de salut d'une economie effondree, en s'appuyant sur le seul actif que le pays n'a pas perdu, ses cerveaux. Decryptage d'un pari aux fondations fragiles.
Un pays en faillite peut-il sauter dans l'ère numérique ? Le Liban a choisi d'y croire. Depuis février 2025, il dispose pour la première fois d'un portefeuille dédié à la technologie et à l'intelligence artificielle, confié à l'économiste Kamal Shehadi. Un projet de loi approuvé en Conseil des ministres en septembre 2025 doit transformer ce ministère d'État en ministère de plein exercice, la Technologie et l'Intelligence artificielle (MITAI), encore suspendu au vote du Parlement. Derrière le symbole, un calcul lucide : faire du numérique une planche de salut économique, en s'appuyant sur le seul actif que la crise n'a pas détruit, le capital humain. Mais ce pari se joue sur des fondations que le pays a laissé s'effondrer.
Un ministère né d'une conviction : le numérique comme levier de reconstruction
La nomination de Kamal Shehadi, en février 2025, n'est pas un hasard de casting. Docteur en économie politique de l'université Columbia, diplômé de Harvard, il a présidé de 2007 à 2010 l'Autorité de régulation des télécommunications, le premier régulateur indépendant du secteur au Liban, avant d'occuper des fonctions dirigeantes au sein du groupe télécoms émirati e& (ex-Etisalat). Un profil de technocrate, choisi pour piloter ce que le gouvernement de Nawaf Salam présente comme un chantier de modernisation de l'État autant qu'un projet économique.
Le ministère s'appuie sur une stratégie nationale de transformation numérique et d'intelligence artificielle, adossée à la feuille de route baptisée LEAP et à la Stratégie numérique du Liban. L'ambition affichée est double : moderniser une administration publique lente et opaque grâce à des services en ligne, et faire émerger un secteur numérique capable de créer de la valeur et des emplois. Premiers jalons concrets : la plateforme NUMU, programme national de montée en compétences numériques et en IA lancé à Nabatieh à la mi-janvier 2026, et une série de protocoles d'accord signés avec des acteurs technologiques internationaux pour appuyer la refonte de l'infrastructure numérique de l'État.
Le vrai actif du Liban : ses cerveaux et sa diaspora
La logique du pari tient en une phrase : le Liban n'a plus de réserves, mais il a des talents. Le pays forme, à travers des universités réputées dans toute la région, des ingénieurs, des développeurs et des scientifiques dont la qualité est reconnue bien au-delà de ses frontières. À cela s'ajoute une diaspora mondiale présente dans la tech, la finance et la recherche, du Golfe à la Silicon Valley. Sur le papier, cette combinaison est exactement celle qui a permis à de petites économies de se spécialiser dans les services numériques exportables sans dépendre de ressources naturelles.
C'est aussi ce qui rend l'horloge implacable. La crise économique ouverte en 2019 a nourri une émigration massive, et, comme le documente l'Organisation internationale du travail, ce sont d'abord les jeunes qualifiés qui partent. Chaque ingénieur formé à Beyrouth puis installé à Dubaï ou à Paris est un actif que l'État a financé et qu'il perd. Le ministère de l'IA formule donc, implicitement, une course contre la montre : convertir ce capital humain en secteur économique local avant que la fuite des cerveaux ne le vide de sa substance. L'enjeu n'est pas seulement de créer des emplois, mais de donner à une génération une raison de rester.
Les angles morts : électricité, connectivité, budget
Le récit se heurte à une réalité matérielle. Une économie numérique suppose trois piliers qui font aujourd'hui défaut au Liban : une électricité fiable et bon marché, une connectivité performante et des centres de données. Or le réseau public ne fournit qu'une poignée d'heures de courant par jour, obligeant particuliers et entreprises à recourir à des générateurs privés coûteux. Difficile de bâtir des services alimentés par l'IA, gourmands en énergie et en calcul, sur un socle électrique en ruine.
La contrainte budgétaire aggrave l'équation. L'État libanais, en défaut sur sa dette depuis 2020 et engagé dans une négociation difficile avec le Fonds monétaire international, ne dispose pas des marges pour financer seul des infrastructures lourdes. D'où le pari, assumé, du partenariat public-privé et de l'investissement étranger. Mais ces capitaux exigent en retour ce qui manque le plus au pays : un cadre juridique stable, notamment sur la protection des données, une sécurité rétablie et une gouvernance prévisible. Un ministère, aussi bien dirigé soit-il, ne produit ni électricité, ni confiance des investisseurs, ni stabilité politique.
Ce qui se joue vraiment
Le débat public libanais a résumé la question en une formule : ce ministère est-il un luxe ou un investissement ? Posée ainsi, elle est mal cadrée. La création d'une administration ne coûte presque rien à l'échelle des besoins du pays ; sa valeur dépendra entièrement de sa capacité à transformer une intention en résultats mesurables. Trois indicateurs méritent d'être suivis. D'abord le vote parlementaire : tant que la loi n'est pas adoptée, le ministère de plein exercice reste une promesse. Ensuite la matérialisation des partenariats en projets réels, data centers, dorsale numérique, numérisation effective des services publics, et non en simples protocoles d'accord. Enfin, l'indicateur le plus parlant, la courbe de l'émigration des jeunes diplômés : si le secteur numérique commence à retenir des talents au Liban, le pari fonctionne ; sinon, il n'aura été qu'un symbole de plus.
Le ministère de l'Intelligence artificielle n'est donc ni la baguette magique que certains espèrent, ni le gadget que d'autres dénoncent. C'est une hypothèse stratégique cohérente, miser sur la matière grise faute d'autres ressources, plaquée sur un pays qui doit encore réparer ses fondations. La question n'est pas de savoir si l'idée est bonne. Elle l'est. La question est de savoir si un État exsangue saura, cette fois, tenir la distance entre l'annonce et l'exécution.
- Ministère de la Technologie et de l'Intelligence artificielle (MITAI), site officiel, 2026
- MITAI, stratégie nationale de transformation numérique et d'intelligence artificielle (présentation officielle)
- Organisation internationale du travail (OIT), rapport sur l'émigration libanaise et son impact sur l'économie

