Le Sud sacrifié : anatomie d'un abandon en cascade
À Yaroun, les oliviers centenaires brûlent. À Markaba, l'eau ne coule plus. Le long de la frontière, les maisons tombent sous les bulldozers israéliens, pendant que les accords s'empilent sans protéger un seul village.

Illustration LibanInfo à partir d'une carte diffusée par @IsraelMFA
Sur les collines d'Aitaroun, la fumée ne retombe plus. Depuis le printemps 2026, l'armée israélienne brûle les oliveraies centenaires du Liban-Sud, dynamite les réseaux d'eau et rase les maisons sous les yeux de leurs habitants. Plus de 4 500 morts, plus d'un million de déplacés, et des cessez-le-feu signés puis piétinés les uns après les autres. Voilà le décor. Autour de ces ruines, pourtant, on a beaucoup négocié, à Washington, à Islamabad, à Paris. Aucun de ces accords n'a arrêté un bulldozer. Le Sud a été détruit par son voisin, et laissé seul par tous les autres.
Une agression israélienne que rien n'arrête
Le saccage a des noms de villages. Au cours de l'été 2026, des oliveraies centenaires ont été réduites en cendres à Yaroun, où le feu a ravagé plus d'un millier de dounams, à Ainata et sur les hauteurs d'Aitaroun. À Zawtar, en retrait de la frontière, des oliviers centenaires ont été arrachés puis emportés, et les bulldozers y ont détruit des maisons, preuve que la destruction ne s'arrête pas à la ligne de contact et frappe jusque dans la profondeur du territoire. Un projet d'adduction d'eau a été dynamité à Markaba. Le long de la frontière, les démolitions de maisons se sont poursuivies, souvent sous les yeux de familles impuissantes. L'armée libanaise a accusé Israël de violations répétées du cessez-le-feu et de tirs contre ses propres positions. Et malgré chaque accord signé, l'armée israélienne n'a pas quitté le terrain : les « zones pilotes » censées matérialiser un retrait se sont muées en théâtre, avec entraves au déploiement de l'armée libanaise et poursuite des destructions. Jusque sur le papier, des cartes officielles israéliennes ont effacé le Liban-Sud du tracé national. Les faits, eux, sont documentés : Israël conduit l'offensive, n'a respecté aucun des cadres qu'il a pourtant signés, et demeure la principale cause des destructions constatées sur le terrain. C'est le point de départ du reste, et aucun calcul libanais, iranien ou diplomatique ne vient l'effacer.
Reste une question, la seule qui puisse compléter le tableau sans jamais partager la culpabilité de l'agresseur : comment le Sud s'est-il retrouvé aussi seul face à cette machine ? La réponse tient en une cascade de défaillances qui lui ont ouvert la voie.
L'accord qui incluait le Liban
Le point souvent oublié du débat libanais est pourtant établi : le règlement régional de juin 2026 incluait explicitement le Liban. Le 14 juin, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, présenté comme médiateur entre Washington et Téhéran, annonçait un accord prévoyant « la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban », avec une signature attendue pour le 19 juin. Cette étape s'ajoutait à un premier cessez-le-feu Israël-Liban entré en vigueur le 16 avril, parrainé par les États-Unis pour une durée initiale de dix jours, selon le département d'État américain. Autrement dit, le sort du Sud n'était pas hors du cadre diplomatique : il y figurait noir sur blanc. Que l'agresseur l'ait ensuite piétiné ne change rien au fait que le Liban avait, sur la table, un levier qu'il n'a pas pleinement saisi.
Beyrouth : la piste souveraine, et ses angles morts
Face à ce cadre régional négocié en partie via Téhéran, Beyrouth a choisi sa propre voie. Le président Joseph Aoun a fixé le cap le 17 avril : le cessez-le-feu devait se transformer en « accords permanents qui préservent les droits de notre peuple, l'unité de notre terre et la souveraineté de notre nation », première étape vers la restauration de la souveraineté, sans céder de territoire. L'exécutif libanais a poussé une négociation directe et souveraine, en refusant que le pays devienne une monnaie d'échange dans un marchandage américano-iranien. C'est une posture défendable, conforme à l'intérêt national. Mais elle laisse une question ouverte, que ce dossier pose sans y répondre à la place des responsables : cette préférence pour une piste séparée, par souci de souveraineté, par prudence ou sous pression, a-t-elle privé le Sud du parapluie d'un règlement global qui l'incluait déjà ? Le chef du gouvernement Nawaf Salam a lui-même prévenu, le 4 juin, que « ceux qui retardent ou rejettent le cessez-le-feu porteront la responsabilité des conséquences », estimant que la négociation restait la meilleure option pour le Liban. Plus tard, il appelait à « assumer la responsabilité des choix inconsidérés dont les Libanais continuent de payer le lourd prix ».
Un pouvoir sans levier, et sans Paris
Cette piste souveraine, Beyrouth l'a menée en position de faiblesse. Un pouvoir exsangue, sans armée capable de peser militairement, a négocié quasiment sans carte en main face à un axe américano-israélien qui fixait le tempo. Le cadre était monopolisé par Washington. Surtout, le Liban y a avancé privé de son parrain historique : la France, longtemps marraine des dossiers libanais, a été tenue à l'écart de la table. Reçu à Paris le 21 avril, Nawaf Salam a affiché sa proximité avec Emmanuel Macron, qui a promis d'aider le Liban à préparer les négociations « même si Paris n'était pas directement partie aux discussions ». La formule dit tout : la France encourageait depuis la coulisse pendant que, selon des responsables israéliens cités par la presse, Israël entendait « tenir les Français aussi loin que possible » du processus. Un Liban sans levier militaire, sans médiateur ami à la table, sous pression américaine : le rapport de force était déséquilibré avant même que la négociation ne commence, et le Sud en a payé le prix. C'est précisément pour cela que ramener la France dans le jeu n'est pas une nostalgie, mais une nécessité. Paris reste l'une des rares capitales à parler à toutes les composantes libanaises, de la présidence aux partis, sans être prisonnière d'un camp. Un Liban qui veut peser a besoin d'un parrain capable de dialoguer avec tous, pas seulement de puissances qui lui dictent ses choix.
Le Hezbollah : la trêve oui, la négociation non
Le parti de Dieu a joué une partition constante : accepter des trêves tactiques, refuser le cadre politique qui suppose sa neutralisation. Le 1er juin, il consent à ne pas attaquer Israël en échange de l'engagement israélien à ne pas frapper la banlieue sud de Beyrouth. Mais le 4 juin, il rejette l'accord sur les « zones pilotes » ; le 26 juin, il rejette l'accord-cadre qui exige son désarmement et son retrait au nord du Litani. Dès le 27 avril, son secrétaire général Naim Qassem avait prévenu que le mouvement ne reviendrait pas au statu quo antérieur et répondrait à toute attaque. Le résultat de cette ligne est concret : le processus diplomatique piétine, l'État peine à imposer son monopole sur la force, et le Sud demeure la ligne de front. Accepter le silence des armes sans accepter l'accord qui organise l'après, c'est prolonger l'entre-deux dont les habitants font les frais. Cette ligne a un coût qu'il faut nommer sans détour : en maintenant un front armé autonome, décidé hors de l'État, le mouvement a fourni à Israël le prétexte qu'il cherchait pour frapper, puis pour s'installer. Rien de tout cela ne légitime l'agression ni les destructions, dont la responsabilité demeure israélienne. Mais une part de la responsabilité stratégique, celle d'avoir exposé le Sud à cette riposte sans mandat national, revient au Hezbollah.
Les calculs internes
Derrière la question du Sud se joue aussi une recomposition du pouvoir libanais. Le gouvernement Salam a fait déployer l'armée dans les zones pilotes malgré le refus du Hezbollah, pariant sur l'affirmation de l'État. Autour de lui, la scène se réordonne : un Hezbollah militairement affaibli mais toujours arc-bouté sur ses armes, un mouvement Amal qui prend ses distances sans rupture spectaculaire, en désaccord avec la ligne du parti de Dieu sans l'afficher au grand jour, un exécutif qui pousse la souveraineté et le désarmement, et des figures chiites indépendantes qui se présentent en alternative, mais dont le discours, souvent populiste et à charge, revient presque à tenir les habitants pour responsables d'avoir toléré la présence du Hezbollah. Une posture qui vise court : c'est oublier que ces populations ont d'abord subi la guerre, et la société chiite, meurtrie, pourrait bien la leur faire payer une fois les armes tues. Chacun lit les ruines du Sud à travers son ambition. La reconstruction et son financement, la carte électorale, le contrôle du terrain : le Sud devient un enjeu de pouvoir interne autant qu'un drame humain. Nommer cette réalité n'est pas prendre parti pour une faction contre une autre ; c'est constater que, dans ce jeu, personne ne place la protection immédiate des Sudistes au sommet de ses priorités.
L'Iran : des promesses, puis le silence des canons
Téhéran, longtemps garant du « front de soutien », s'est retrouvé médiateur plutôt que protecteur : la trêve annoncée le 19 juin a été négociée avec la médiation conjointe des États-Unis, du Qatar et de l'Iran. Pour les villages chiites du Sud, à qui la rhétorique iranienne promettait un bouclier, l'aide s'est muée en discours pendant que les bulldozers avançaient. Le Jabal Amel n'a pourtant pas attendu qu'on lui promette un bouclier venu d'ailleurs : terre de savoir et de résistance authentique, foyer historique du Liban progressiste, le Sud portait sa dignité et son combat bien avant qu'une puissance étrangère prétende les lui offrir. Cet écart entre la parole et l'acte laisse une amertume durable, et il interroge : une puissance qui instrumentalise un territoire pour son rapport de force régional, puis s'efface quand ce territoire brûle, n'a pas défendu les habitants, elle les a utilisés.
Qui a payé
Au terme de cette cascade, une réponse s'impose : ceux qui ont payé, ce sont les Sudistes. Pas les négociateurs, pas les états-majors, pas les stratèges de Beyrouth ou de Téhéran, et surtout pas l'agresseur, qui détruit sans jamais rendre de comptes. Le Liban a besoin d'une chose simple et immense : un État qui protège son territoire et son peuple, une souveraineté réelle sur tout son sol, une armée forte à qui l'on cesse enfin d'interdire l'achat des armes dont elle a besoin pour défendre le pays, une reconstruction qui ramène les habitants chez eux, et la fin d'une agression israélienne qui reste la cause première de tout. Tant que le Sud restera une variable d'ajustement dans les calculs des autres et une cible pour son voisin, l'abandon se répétera. Il faut le documenter sans complaisance pour aucun des acteurs de cette guerre, et sans jamais détourner le regard de ce qui, sur le terrain, est détruit ni de qui le détruit.
Il faudra, enfin, une relève. Une nouvelle génération de dirigeants chiites, républicains et non confessionnels, prête à reprendre le flambeau après l'ère Berri sans céder la place aux profiteurs de l'heure. Des responsables qui ne renonceront jamais au droit des Sudistes, quelle que soit leur confession, à vivre avec fierté et honneur sur leur terre, et qui les défendront partout. C'est à cette condition que le Sud cessera d'être une variable d'ajustement pour redevenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être.

