La troisième vague : comment le Liban a recommencé à exporter sa jeunesse
Depuis 2019, le Liban a basculé. En quelques années, le pays du Cèdre est passé de terre d'accueil à terre de départ. Son solde migratoire est négatif chaque année, et ce sont d'abord ses diplômés qui s'en vont. Anatomie d'une hémorragie qui coûte au Liban bien plus que ce que mesure son PIB.

abdallahh (Flickr) / Wikimedia Commons, CC BY 2.0
Le Liban a longtemps exporté du savoir, des banquiers, des commerçants et des poètes. Depuis 2019, il exporte surtout ses enfants. En l'espace de cinq ans, le pays du Cèdre a opéré un basculement historique : de terre qui accueillait, il est redevenu terre qui se vide. Ce n'est pas une impression, c'est une donnée. Et cette donnée dessine la troisième grande vague migratoire de l'histoire moderne du Liban, la plus dangereuse pour son avenir, parce qu'elle emporte d'abord ceux qui devaient le reconstruire.
Un basculement chiffré : de terre d'accueil à terre de départ
Le solde migratoire mesure la différence entre les entrées et les sorties de population sur un territoire. Pour le Liban, les chiffres de la Banque mondiale racontent une inversion brutale. En 2013, au plus fort de l'afflux de réfugiés fuyant la guerre en Syrie, le solde migratoire libanais atteignait +733 500 : le pays absorbait alors, à l'échelle de sa population, l'une des plus fortes vagues de réfugiés au monde.
Puis vint l'effondrement financier de l'automne 2019. Dès cette année-là, le solde s'inverse et plonge à -266 992. Il ne s'est jamais redressé depuis : -47 787 en 2020, -27 290 en 2021, -27 507 en 2022, -34 193 en 2023, -17 267 en 2024. Six années consécutives de déficit. Ces chiffres agrègent toutes les populations, départs de Libanais et retours de réfugiés confondus, mais la tendance de fond est sans ambiguïté : le Liban est repassé, durablement, du côté des pays que l'on quitte.
La troisième grande vague
L'émigration n'est pas une nouveauté libanaise. C'est même une constante de son histoire. Une première grande vague part à la fin de l'Empire ottoman et sous le mandat, peuplant les Amériques, l'Afrique de l'Ouest et l'Australie de commerçants originaires de la Montagne. Une deuxième vide le pays pendant la guerre civile de 1975 à 1990, dispersant des centaines de milliers de familles vers le Golfe, l'Europe et le continent américain.
La vague ouverte en 2019 est d'une autre nature. Les précédentes fuyaient la misère rurale ou les bombes. Celle-ci fuit la faillite d'un État : une monnaie qui a perdu l'essentiel de sa valeur, des salaires réduits à néant, des dépôts bancaires confisqués, un secteur public à l'arrêt. Sa singularité tient à ceux qu'elle emporte. Ce ne sont pas d'abord les plus pauvres, souvent trop démunis pour financer un départ, mais les plus qualifiés : médecins, ingénieurs, universitaires, informaticiens, tous ceux que leur diplôme rend immédiatement employables à l'étranger. Une émigration par le haut, qui vide le pays de sa matière grise au moment précis où il en aurait le plus besoin pour se relever.
Une génération qui ne se projette plus
Derrière le solde migratoire, il y a une bascule mentale. Un rapport publié en juillet 2025 par le Lebanese Center for Policy Studies et l'UNICEF, signé par la chercheuse Christelle Barakat, en donne la mesure : dans un pays où le chômage des jeunes pourrait dépasser 50 pour cent, plus d'un tiers des jeunes Libanais déclarent envisager d'émigrer. Le départ n'est plus vécu comme une aventure ou une ambition, mais comme une stratégie de survie, presque un réflexe. Le rapport avertit que, faute de réformes rendant à l'État sa capacité à protéger et à offrir un horizon, le Liban risque de perdre une génération entière.
Les mouvements se lisent aussi aux frontières. L'Organisation internationale pour les migrations, qui suit en continu les entrées et sorties par voie aérienne, terrestre et maritime à travers son dispositif de suivi des déplacements, a enregistré en 2025 un solde de sorties nettes de l'ordre de plusieurs centaines de milliers de mouvements, signe que l'hémorragie ne s'est pas refermée avec le cessez-le-feu.
Ce que le PIB ne mesure pas
Le paradoxe libanais est cruel. La diaspora est la force du pays : ses transferts de fonds représentent près d'un tiers du produit intérieur brut et font vivre des centaines de milliers de foyers restés au pays. Mais chaque transfert est aussi la trace d'un départ, la contrepartie d'un État qui n'a plus su retenir les siens.
Ce que la comptabilité nationale ne mesure pas, c'est le coût de formation qui s'envole avec chaque diplômé. Un médecin, un ingénieur, un enseignant représente des années d'investissement, souvent financées par les familles et par des universités libanaises de premier plan. Quand ils partent, c'est un capital humain formé au Liban qui va enrichir les systèmes de santé du Golfe, les hôpitaux du Canada ou les entreprises technologiques d'Europe. Le Liban paie la facture de la formation, l'étranger encaisse le bénéfice. Aucune ligne du PIB ne comptabilise cette perte sèche, qui fragilise pourtant durablement la capacité du pays à se reconstruire.
Retenir, relier, faire revenir
Face à cette saignée, la tentation du fatalisme est forte. Elle serait une erreur. La diaspora n'est pas une amputation, c'est une réserve. Le Liban compte, à travers le monde, une communauté d'origine plusieurs fois supérieure à sa population résidente, riche en compétences, en capitaux et en réseaux. La vraie question n'est pas de pleurer ceux qui partent, mais de bâtir une politique qui retienne, relie et fasse revenir.
Retenir, d'abord, en rendant l'État capable de payer, de protéger et de faire respecter le droit : sans réformes, aucun discours ne convaincra un jeune diplômé de rester. Relier, ensuite, en transformant la diaspora en levier de développement, par l'investissement, le télétravail depuis l'étranger, la participation politique et le transfert de savoir-faire. Faire revenir, enfin, en créant les conditions d'un retour choisi le jour où le pays offrira de nouveau un avenir. Le Liban ne se relèvera pas contre sa diaspora, mais avec elle. Encore faut-il cesser d'en fabriquer une nouvelle chaque année.
- Banque mondiale, solde migratoire net (indicateur SM.POP.NETM), Liban, données 2012-2024
- Lebanese Center for Policy Studies et UNICEF, « The Fragmented Future: Lebanon's Lost Generation Amid Crisis and Migration », Christelle Barakat, juillet 2025
- Organisation internationale pour les migrations (OIM), Displacement Tracking Matrix, Liban


