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Comment la livre libanaise a cessé de tomber, et ce que cette stabilité a coûté au Liban

Après avoir perdu près de 98 % de sa valeur depuis 2019, la monnaie nationale est stabilisée à 89 500 pour un dollar depuis environ deux ans. Non par un plan de sauvetage, mais par une discipline brutale dont le pays paie encore le prix.

Billet de 100 000 livres libanaises

Wikimedia Commons / Hv2007, CC BY-SA 4.0

Depuis deux ans, un chiffre ne bouge presque plus au Liban: 89 500. C'est le nombre de livres qu'il faut pour un dollar, et il est resté quasi identique pendant que le reste du pays continuait de vaciller. Après avoir perdu près de 98 % de sa valeur entre 2019 et 2023, selon la Banque mondiale, la monnaie nationale a cessé de tomber. Pour un pays habitué à voir son épargne fondre chaque matin, c'est un événement. Mais cette accalmie n'est pas une victoire arrachée par un plan de sauvetage: c'est le produit d'une discipline brutale, presque silencieuse, dont le Liban paie encore le prix.

De 1 507 à 89 500: l'anatomie d'un effondrement

Pendant plus de vingt ans, la livre a été un point fixe. Arrimée depuis 1997 à 1 507,5 livres pour un dollar, elle incarnait une stabilité que les Libanais croyaient acquise. Cette parité tenait sur un mécanisme que la Banque du Liban a fini par ne plus pouvoir financer: attirer des dollars par des taux d'intérêt élevés pour couvrir un déficit chronique et une dette publique hors de contrôle.

À l'automne 2019, le mécanisme cède. Les banques ferment leurs guichets, bloquent les retraits, et le taux réel s'envole sur un marché parallèle qui devient la seule référence. La chute est vertigineuse: la Banque mondiale a estimé que le produit intérieur brut est passé de près de 55 milliards de dollars en 2018 à environ 33 milliards en 2020, avec un revenu par habitant amputé d'environ 40 %. Dans son rapport de 2021, l'institution classait la crise libanaise parmi les dix, «possiblement les trois», épisodes d'effondrement les plus graves recensés dans le monde depuis le milieu du XIXe siècle. L'inflation s'installe à trois chiffres pendant plusieurs années. La livre, elle, s'effondre jusqu'à dépasser le seuil des 89 000 pour un dollar.

La discipline par le vide: comment la chute s'est arrêtée

Le retournement ne date pas d'un accord international ni d'un afflux d'aide. Il commence à l'été 2023, avec un changement d'homme à la tête de la banque centrale. Le 1er août 2023, au terme du mandat de Riad Salamé, c'est son premier vice-gouverneur, Wassim Mansouri, qui prend les commandes par intérim. Sa ligne tient en une phrase: la Banque du Liban cessera de financer l'État.

Concrètement, l'institution arrête de créer de la monnaie pour combler les besoins du Trésor, cette planche à billets qui nourrissait la dépréciation. Dans la foulée, elle ferme Sayrafa, la plateforme de change opaque qui servait à écouler des dollars à des taux préférentiels. Privé de ce carburant monétaire, le taux cesse de grimper et se stabilise autour de 89 500. Au début de l'année 2024, la Banque du Liban officialise ce niveau en unifiant son taux de change: le taux officiel, longtemps fictif à 1 507 puis relevé par paliers, rejoint enfin celui du marché.

Une stabilité qui porte un nom: la dollarisation

Cette stabilité a une contrepartie que l'on nomme rarement: elle repose sur une dollarisation de fait. Faute de confiance dans les banques et dans leur propre monnaie, les Libanais vivent désormais en liquide et en dollars. Salaires, loyers, factures d'hôpital: une part croissante de l'économie s'est déplacée hors du système bancaire, dans une économie de cash que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale décrivent comme un frein majeur à toute reprise saine.

Le paradoxe est là. La livre ne tombe plus, en partie parce qu'elle compte de moins en moins. En renonçant à financer l'État et à manipuler le change, la banque centrale a stoppé l'hémorragie, mais au prix de son principal instrument: la politique monétaire. Une monnaie qu'on n'imprime plus et qu'on n'utilise plus ne se dévalue plus. C'est une stabilité de convalescence, pas de santé.

Ce que la livre stable dit du Liban de 2026

Pour le Liban, cette accalmie n'est pas rien. Elle a rendu au pays une variable prévisible, permis à l'État de payer ses fonctionnaires en devises sans puiser dans les réserves de la banque centrale, et posé la première condition d'un retour de la confiance. En avril 2025, la passation à la tête de la Banque du Liban, où Karim Souaid a succédé à Wassim Mansouri, s'est faite sur la promesse de préserver cette indépendance retrouvée et de traiter enfin le sort des dépôts gelés.

Mais une monnaie stable n'est pas un pays guéri. Tant que la loi de restructuration des banques n'est pas pleinement appliquée, que les déposants n'ont pas récupéré leur épargne et que le programme avec le Fonds monétaire international n'est pas conclu, la livre à 89 500 reste un socle, pas une preuve. Elle mesure moins un redressement qu'une chose plus modeste et plus fragile: le moment où le Liban a cessé de s'appauvrir un peu plus chaque jour. Reconstruire à partir de ce point, c'est le vrai chantier, et il commence à peine.

ÉconomieBanque du LibanLivre libanaiseSouveraineté
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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