Sabra et Chatila, 44 ans après : mémoire d'un massacre et question de l'impunité
Du 16 au 18 septembre 1982, des centaines de civils étaient massacrés à Sabra et Chatila, à Beyrouth-Ouest sous occupation israélienne. Quarante-quatre ans plus tard, aucun responsable n'a jamais été jugé. Retour sur les faits, les responsabilités établies et une impunité qui perdure.

Bertramz, via Wikimedia Commons, CC BY 3.0. Mémorial de Sabra et Chatila, Beyrouth.
Il est des dates que le Liban ne referme pas. Du 16 au 18 septembre 1982, en trois jours et une nuit, des centaines de civils étaient tués dans le quartier de Sabra et le camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à la lisière sud de Beyrouth-Ouest. Quarante-quatre ans plus tard, alors que des voix appellent chaque année à commémorer ces journées, le massacre demeure l'une des plaies les plus profondes de l'histoire du pays, et l'un de ses plus grands scandales judiciaires : personne n'a jamais été jugé.
Trois jours de tuerie dans une ville occupée
À l'été 1982, l'armée israélienne a envahi le Liban et assiège Beyrouth-Ouest. Fin août, les combattants de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) quittent le pays dans le cadre d'un cessez-le-feu supervisé par une force multinationale. Les camps de réfugiés, eux, restent peuplés de civils. Le 14 septembre, Bachir Gemayel, président élu et chef des Forces libanaises, est assassiné dans un attentat. La tentation des représailles est immédiate.
Deux jours plus tard, entre 300 et 400 miliciens des Forces libanaises pénètrent dans Sabra et Chatila, des zones alors contrôlées par l'armée israélienne. Pendant près de trente-huit heures, ils tuent méthodiquement. Les victimes, essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées, sont estimées entre 800 et plus de 3 000 selon les sources, tant les bilans ont été difficiles à établir. Les camps, vidés de leurs combattants, n'opposent aucune résistance.
Des responsabilités établies, y compris par Israël
Ce qui distingue Sabra et Chatila d'autres tragédies de la guerre, c'est que les responsabilités ont été documentées, et pas seulement par le camp des victimes. Dès 1982, une commission internationale indépendante présidée par le juriste irlandais Seán MacBride, ancien lauréat du prix Nobel de la paix, conclut qu'Israël, en tant que puissance occupante, porte une responsabilité juridique dans le massacre, ayant facilité l'entrée des miliciens dans une zone qu'il contrôlait.
Plus frappant encore, la commission d'enquête créée par Israël lui-même, la commission Kahane, aboutit à des conclusions accablantes. Elle établit la responsabilité directe des miliciens libanais et la responsabilité indirecte de plusieurs dirigeants israéliens, au premier rang desquels le ministre de la Défense Ariel Sharon, jugé fautif de ne pas avoir prévenu un massacre pourtant prévisible. Ces travaux contraignent Sharon à quitter son poste de ministre de la Défense. En décembre 1982, l'Assemblée générale des Nations unies condamne le massacre par une résolution restée célèbre pour la gravité des termes employés.
Quarante-quatre ans d'impunité
Et pourtant, de toute cette documentation, aucune condamnation pénale n'est jamais sortie. Aucun des auteurs directs ni des responsables politiques n'a été jugé pour les faits de Sabra et Chatila. Une procédure engagée au début des années 2000 en Belgique, au nom de la compétence universelle, contre Ariel Sharon a fini par être abandonnée après une modification de la loi. Elie Hobeika, cadre des Forces libanaises présent lors des faits, a été tué dans un attentat à la voiture piégée en 2002, avant d'avoir pu témoigner dans le cadre de cette procédure. La justice, à chaque fois, s'est heurtée à un mur.
C'est là que réside la véritable portée de l'anniversaire. Sabra et Chatila n'est pas seulement le souvenir d'une tuerie ; c'est le monument d'une impunité. Un massacre commis sur le sol libanais, sous occupation étrangère, dont les responsabilités ont été noir sur blanc établies, et que nul tribunal n'a sanctionné. Se souvenir, ce n'est pas rouvrir les divisions d'une guerre que le Liban a payée au prix fort. C'est rappeler une exigence simple, valable pour toutes les victimes de son histoire : qu'aucun crime commis contre des civils sur cette terre ne soit tenu pour négligeable, ni condamné à l'oubli.


