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Décryptages· Grand format

Moussa Sadr, l'imam qui a fait du vivre-ensemble une doctrine

Quarante-huit ans jour pour jour après sa disparition en Libye, l'imam Moussa Sadr reste la figure qui a incarné, au Liban, le pari du vivre-ensemble (al-aych al-mouchtarak). Retour sur l'itinéraire d'un clerc chiite venu d'Iran qui a fait de la coexistence entre les communautés le cœur de son projet national.

Portrait de l'imam Moussa Sadr, fondateur du mouvement Amal et figure du dialogue interconfessionnel au Liban

Mostafa Chamran / Wikimedia Commons, domaine public

Dossier · Moussa Sadr, 48 ans après sa disparition. Ce grand format en est la synthèse ; il se prolonge en quatre volets : De Qom à Tyr, l'itinéraire · Le Mouvement des déshérités · Tripoli 1978, l'énigme · Le dossier judiciaire.

Le 31 août 1978, un homme de près de deux mètres, aux grands yeux verts et à la stature de patriarche, disparaît sur le sol libyen. Avec lui s'évanouissent deux compagnons et, pour une partie du Liban, une certaine idée du pays. Quarante-huit ans plus tard, l'imam Moussa Sadr demeure ce que peu de dirigeants sont devenus : un symbole que se disputent la mémoire chiite, la nostalgie nationale et le rêve, toujours différé, d'un Liban où les communautés vivent ensemble plutôt que les unes contre les autres. Au Liban, on le nomme toujours al-moughayyab, le disparu de force, jamais le défunt : l'absence sans certitude est plus dure que la mort.

Sa force ne tient pas seulement à l'énigme de sa disparition. Elle tient à une conviction qu'il a portée jusqu'au bout, à rebours de l'histoire qui se préparait : le vivre-ensemble, al-aych al-mouchtarak, n'est pas un slogan mais la condition de survie du Liban. C'est ce fil, plus que le mystère libyen, qui mérite d'être suivi aujourd'hui.

Un clerc transnational aux racines libanaises

Portrait de l'imam Moussa Sadr
L'imam Moussa Sadr, formé entre Qom, Téhéran et Najaf avant de rejoindre Tyr en 1959. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

Moussa Sadr naît le 4 juin 1928 à Qom, en Iran, dans une illustre famille de clercs chiites, les al-Sadr, originaire du Jabal Amel, dans le Liban-Sud. Son père, l'ayatollah Sadreddin Sadr, enseigne au grand séminaire de Qom. Le fils suit un parcours rare pour un homme de religion de son temps : formation théologique classique à Qom, puis études de droit et d'économie à l'université de Téhéran, avant de rejoindre Najaf, en Irak, où il étudie auprès des grands ayatollahs Muhsin al-Hakim et Abou al-Qassem al-Khoei. De cette double culture, séminariste et universitaire, il gardera l'idée qu'un islam fidèle à lui-même peut épouser la modernité sans s'y dissoudre. Son itinéraire complet est retracé dans le premier volet du dossier.

Il découvre le Liban de sa famille lors de voyages successifs, avant de s'y installer en 1959, à Tyr, où il succède à Abdel Hussein Charafeddine à la tête de la communauté chiite locale. Naturalisé libanais en 1963, cet homme qui parle l'arabe avec l'accent persan surmonte vite son statut d'étranger. Le charisme fait le reste : partisans comme adversaires reconnaissent à l'imam Moussa une autorité morale rare dans un pays fragmenté.

L'imam des déshérités

Moussa Sadr porté à la présidence du Conseil supérieur chiite
Moussa Sadr accède à la présidence du Conseil supérieur chiite, fondé en 1967. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

Au début des années 1960, les chiites libanais sont en passe de devenir la première communauté du pays par le nombre, mais restent les grands oubliés du système confessionnel hérité du mandat français : sous-représentés, pauvres, concentrés dans un Sud et une Bekaa laissés à l'écart du développement. Moussa Sadr fait de cette marginalisation son combat, en parcourant les villages du Jabal Amel, de Baalbek et du Hermel pour y fonder associations, orphelinats et écoles professionnelles.

Il obtient en 1967 la création du Conseil supérieur chiite, premier organe de représentation officielle de la communauté, qu'il préside à partir de 1969. En 1970, sous la pression d'une grève générale partie du Sud, le Parlement vote la création du Conseil du Sud, destiné à reconstruire une région ravagée par les affrontements à la frontière. Le tournant vient en 1974 : un rassemblement massif à Baalbek au mois de mars, suivi d'un autre à Tyr en mai, réunit des dizaines de milliers de personnes et donne naissance au Mouvement des déshérités (Harakat al-Mahroumin). Fait notable, son manifeste, la Charte des intellectuels, est signé par plus de cent quatre-vingt-dix personnalités de toutes les confessions : dès l'origine, le mouvement se présente moins comme un parti chiite fermé que comme un porte-voix de tous les laissés-pour-compte du pays. C'est dans ce sillage qu'émergent des figures nouvelles, tel Nabih Berri, futur chef d'Amal et président du Parlement. Ce combat social est détaillé dans le deuxième volet.

Car l'action de Sadr ne se replie jamais sur la seule communauté chiite. Il construit écoles, cliniques et orphelinats ouverts à tous dans le Sud, et en 1973 fait reconnaître par une fatwa les alaouites comme partie intégrante de l'islam chiite, un geste d'inclusion aux effets durables. Chez lui, la promotion des siens ne se pense pas contre les autres, mais dans un cadre national commun.

Le pari du vivre-ensemble

Moussa Sadr prononçant un discours dans une mosquée au Sénégal
Moussa Sadr en visite à la diaspora libanaise du Sénégal : l'ouverture comme méthode. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

C'est là que se joue l'essentiel de son héritage. Dans un Liban où chaque communauté se barricade derrière ses peurs, Moussa Sadr fait du rapprochement entre croyants l'axe de son action. Dès 1963, il est le seul dignitaire chiite invité à l'intronisation du pape Paul VI, à Rome, au moment où le concile Vatican II rebat les cartes du dialogue interreligieux.

Le geste le plus marquant vient le 19 février 1975. À quelques semaines de la guerre civile, l'imam inaugure les sermons du carême dans une église de Beyrouth, l'église Saint-Louis des Capucins, devant une assistance mêlant chrétiens et musulmans. Un chef religieux chiite prêchant dans une église à la veille de la guerre : le symbole est sans précédent. Selon le texte conservé de cette homélie, il y lance un appel qui résume sa pensée : "Ô croyants, hommes et femmes, retrouvons-nous sur ce que nous avons en partage : notre humanité. Nos paroles et nos actes doivent concerner chacun, celui de Beyrouth comme celui du Sud, de Hermel à l'Akkar, jusqu'aux faubourgs de la capitale. Nul ne doit être exclu ni mis à l'écart. Défendons les hommes du Liban pour défendre ce pays, un pays fait d'êtres humains, promesse de l'histoire et promesse de Dieu."

Dans le même sermon, il développe une théologie de l'unité : "Il n'y avait qu'une seule religion, car l'origine, Dieu, est une, et le but, l'homme, est un. Quand nous avons oublié ce but et que nous nous sommes éloignés du service de l'homme, nous avons oublié Dieu." Pour Sadr, le confessionnalisme qui dresse les communautés les unes contre les autres n'est pas seulement dangereux : il est une trahison du religieux lui-même. Cette conviction, il la prolonge dans ses amitiés, notamment avec l'évêque grec-catholique Grégoire Haddad, dit l'évêque rouge, figure sociale aussi indépendante que lui.

Le médiateur que la guerre a emporté

Moussa Sadr en grève de la faim contre la guerre civile libanaise
Grève de la faim de Moussa Sadr contre la guerre civile, à la mosquée d'Aïn el-Tiné (1975). Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

Le vivre-ensemble n'était pas chez lui une posture de temps de paix. Le 20 janvier 1975, face à la montée des périls au Sud, il annonce la naissance d'Amal (l'espoir), destiné d'abord à protéger une population civile prise en étau entre opérations palestiniennes et représailles israéliennes. Mais quand la guerre civile éclate en avril 1975, Moussa Sadr refuse d'y jeter ses forces. Le 27 juin 1975, il résume sa position d'une formule restée célèbre : l'arme ne résout pas la crise, elle aggrave la déchirure de la nation. Il entame une grève de la faim dans une mosquée de Beyrouth pour protester contre les violences et s'emploie à jouer les médiateurs entre les camps.

Au printemps 1978, après l'invasion israélienne du Liban-Sud, il multiplie les tournées diplomatiques dans les capitales arabes, de Damas à Alger, pour obtenir l'arrêt de l'intervention et la tenue d'un sommet. C'est dans ce contexte qu'il accepte, en août, une invitation officielle à se rendre en Libye.

La disparition

Moussa Sadr arrive à Tripoli le 25 août 1978, accompagné du cheikh Mohammad Yaacoub et du journaliste Abbas Bader El Dine, à l'invitation de Mouammar Kadhafi. Les trois hommes sont vus pour la dernière fois le 31 août. On n'a plus jamais eu de leurs nouvelles.

Les autorités libyennes affirment le 18 septembre 1978 que l'imam a quitté la Libye pour l'Italie dès le 31 août ; Rome démentira l'année suivante toute entrée sur son territoire, et la justice italienne qualifiera plus tard ce récit de mise en scène. En 2004, les passeports de Sadr et du cheikh Yaacoub refont surface en Italie, dans le cadre d'un procès pour faux documents. Les hypothèses n'ont jamais cessé de s'accumuler, du différend avec le pouvoir libyen aux calculs régionaux de l'époque, mais aucune n'a été établie. La thèse la plus répandue au Liban impute la responsabilité directe au régime de Kadhafi et soutient que les trois hommes n'ont jamais quitté le sol libyen. En 2017, Nabih Berri affirme, sans preuve, que l'imam serait toujours vivant ; en septembre 2025, une équipe de l'université britannique de Bradford relance le mystère en suggérant, par reconnaissance faciale, qu'un corps photographié en 2011 pourrait être le sien. L'énigme, elle, reste entière : ni dépouille, ni procès-verbal d'exécution, ni aveu judiciaire complet. Le récit détaillé de la disparition fait l'objet du troisième volet.

La justice suspendue

Faute de vérité, l'affaire s'est muée en interminable feuilleton judiciaire. En 2008, trente ans après les faits, la justice libanaise lance un mandat d'arrêt international contre Kadhafi pour enlèvement. Puis le dossier se cristallise sur un nom inattendu : Hannibal Kadhafi, l'un des fils du colonel. En décembre 2015, les autorités libanaises l'arrêtent pour tenter d'obtenir des informations sur le sort de l'imam, alors même qu'il n'avait que deux ou trois ans au moment de la disparition.

Il restera détenu près de dix ans sans procès. En novembre 2025, après un abaissement de sa caution et la levée de son interdiction de voyager, la justice libanaise le libère, laissant le dossier exactement là où il était : sans réponse. L'organisation Human Rights Watch a dénoncé une détention prolongée sans procès équitable. Paradoxe cruel qui résume toute l'affaire : un pays aura retenu un homme une décennie durant pour arracher une vérité qu'il ne détenait pas, avant de le relâcher sans s'en être approché d'un pas. Le volet judiciaire complet est à lire ici.

Ce qu'il lègue au Liban d'aujourd'hui

Portrait tardif de l'imam Moussa Sadr
Quarante-huit ans après sa disparition, l'imam reste une figure de la coexistence libanaise. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

Chez les chiites duodécimains, la disparition d'un imam au sommet de sa popularité a nourri une lecture quasi messianique : on n'attend pas seulement la vérité sur son sort, on espère son retour. Mais réduire Moussa Sadr à ce mythe serait passer à côté de l'essentiel. Ce qu'il laisse, c'est une grammaire politique : sortir une communauté de la misère sans la retrancher de la nation, défendre les siens sans faire des autres des ennemis, tenir ensemble la fidélité religieuse et l'ouverture à l'autre.

Dans un Liban toujours travaillé par ses fractures, et un Sud qui revient une fois de plus au premier plan de la douleur, cette grammaire n'a rien perdu de son actualité. Le vivre-ensemble dont l'imam disparu avait fait une doctrine n'est ni de la naïveté ni de l'irénisme : c'est, disait-il en substance, la seule manière pour ce pays de rester lui-même. Quarante-huit ans après, la question qu'il posait dans une église de Beyrouth reste ouverte, et le Liban n'a pas fini d'y répondre.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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