Pourquoi la réforme bancaire du Liban reste bloquée face au FMI
Près de sept ans après le déclenchement de la crise, le Liban a franchi plusieurs étapes vers l'assainissement de ses banques. Mais la loi la plus lourde, celle qui restructure le secteur, cale sur deux articles techniques. Derrière la mécanique se cache la vraie question: qui paiera un trou de plus de 70 milliards de dollars.
À Beyrouth, la réforme la plus attendue de la reconstruction n'est ni un pont ni une centrale électrique: c'est une loi. Celle qui doit remettre debout un système bancaire en faillite depuis l'automne 2019. Près de sept ans après le début de la crise, le Liban a pourtant avancé. Il a levé son secret bancaire et voté un cadre pour répartir les pertes. Mais le texte le plus décisif, la loi de restructuration du secteur, reste bloqué à l'été 2026 sur deux articles en apparence techniques. Ce blocage n'est pas comptable. Il est politique, et il touche au coeur du pouvoir financier libanais.
Une crise à plus de 70 milliards de dollars
Le point de départ est un chiffre vertigineux. Selon le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, le "trou financier" du système bancaire libanais dépasse 70 milliards de dollars, soit plus de trois fois le produit intérieur brut annuel du pays. Concrètement, l'argent déposé par les épargnants n'existe plus sous forme liquide: il a été prêté à un État et à une banque centrale incapables de le rembourser.
Les conséquences pour la population sont connues. Depuis 2019, l'économie s'est contractée de plus de 40 pour cent, la livre libanaise s'est effondrée face au dollar et l'inflation a explosé. Près d'un million de déposants, selon les estimations reprises par plusieurs médias, se sont retrouvés privés d'accès à leurs comptes. C'est cette masse de pertes qu'aucun gouvernement n'a voulu, jusqu'ici, assumer ni répartir clairement.
Ce que le Liban a déjà voté
Le gouvernement de Nawaf Salam, formé début 2025, a fait de ce dossier une condition de survie: sans accord avec le FMI, pas de déblocage des aides internationales ni de reconstruction financée. Deux étapes ont été franchies.
En avril 2025, sous la pression du Fonds, le Parlement a levé le secret bancaire, verrou historique qui empêchait d'auditer les comptes et de retracer les responsabilités. Puis, le 26 décembre 2025, le gouvernement a adopté un projet de loi fixant le cadre de la répartition des pertes entre l'État, la Banque du Liban, les banques commerciales et les déposants. Le texte prévoit notamment que les déposants les plus importants puissent récupérer jusqu'à 100 000 dollars, le solde devant être compensé par des instruments adossés aux actifs de la banque centrale.
Ces avancées ont un point commun: elles posent le principe d'un partage des pertes sans trancher, dans le détail, qui en supportera le poids le plus lourd. C'est précisément là que le blocage se noue.
Le noeud des articles 3 et 13
La troisième loi, celle de la restructuration et de la réorganisation du secteur bancaire, doit dire concrètement comment on trie les banques viables de celles qui ne le sont pas, et comment on affecte les pertes. Deux articles concentrent le désaccord: l'article 3 et l'article 13.
La Banque du Liban, dirigée depuis mars 2025 par le gouverneur Karim Souaid, réclamait des modifications par rapport à la version adoptée par le gouvernement, que le FMI jugeait conforme aux standards internationaux. La banque centrale demande notamment d'inscrire explicitement dans le texte l'article 70 du Code de la monnaie et du crédit, qui garantit ses prérogatives. Un compromis a bien été négocié entre la banque centrale et le ministère des Finances, dirigé par Yassine Jaber. Mais le FMI a rejeté cette formule, estimant qu'elle affaiblissait le texte. À l'été 2026, la commission parlementaire des Finances et du Budget a malgré tout amendé la loi dans un sens contraire aux exigences du Fonds, relançant le bras de fer.
Le vrai enjeu: qui paie, et qui commande
Derrière la bataille d'articles, deux questions politiques se superposent. La première: qui absorbe les pertes. Les déposants, qui réclament la restitution de leurs économies. Les banques, qui refusent d'assumer seules un effondrement qu'elles imputent à l'État. L'État et la banque centrale, dont les caisses sont vides. Chaque virgule d'un article de loi déplace ce fardeau de plusieurs milliards.
La seconde question porte sur le pouvoir. L'insertion de l'article 70 renforcerait les prérogatives de la banque centrale dans la restructuration, au moment même où le pays cherche à tourner la page de l'ère de son ancien gouverneur, Riad Salamé, incarcéré depuis 2024 et visé par des enquêtes pour malversations. Le poids du secteur bancaire dans le débat est ouvertement discuté à Beyrouth: l'ancien vice-Premier ministre Saadé Chami, qui a piloté les premières négociations avec le FMI, a décrit les banques comme le groupe de pression le plus puissant du pays. Les établissements, de leur côté, défendent la protection des droits des déposants et contestent d'être désignés seuls responsables.
La France et les bailleurs en arrière-plan
Ce dossier n'est pas seulement libanais. Aucun programme du FMI, aucune aide massive de la Banque mondiale ou des partenaires européens ne sera débloqué tant que la répartition des pertes n'est pas actée par une loi crédible. La France, engagée de longue date aux côtés de Beyrouth, et l'Union européenne suivent le processus de près: le Premier ministre Nawaf Salam a assuré à la mi-juillet 2026 aux diplomates européens que le Liban restait déterminé à conclure un programme avec le Fonds, conformément à la déclaration ministérielle de février 2025.
Le calendrier reste incertain. Chaque report éloigne un peu plus les financements dont dépend la reconstruction, et laisse les déposants dans l'attente. Sept ans après l'effondrement, le Liban a appris à voter des lois-cadres. Il lui reste à trancher la question qu'aucune loi n'a encore réglée: qui, au bout du compte, paiera l'addition.
- FMI, communiqué du 25 septembre 2025 - Le FMI recommande des amendements à la loi de résolution bancaire pour l'aligner sur les standards internationaux
- FMI, communiqué du 5 juin 2025 - Restaurer la viabilité du secteur bancaire et protéger les déposants
- FMI, FAQ Liban - Restructuration du secteur financier et reconnaissance des pertes des banques et de la banque centrale
- Banque du Liban - Banque centrale du Liban
