Reconstruction du Liban : 11 milliards de besoins, 250 millions sur la table
La Banque mondiale chiffre les besoins de reconstruction du Liban à 11 milliards de dollars. Le seul dispositif opérationnel, le LEAP, est un cadre d'un milliard dont un quart seulement est financé. Décryptage d'une architecture qui court loin derrière les ruines.

Muslim7 / Wikimedia Commons, domaine public
Il y a d'abord un chiffre qui donne le vertige, et un autre qui fait l'effet d'une goutte d'eau. Le premier : 11 milliards de dollars, le montant que la Banque mondiale estime nécessaire pour reconstruire et relever le Liban après le conflit de 2023-2024. Le second : 250 millions de dollars, ce qui est réellement financé à ce jour dans le seul dispositif public opérationnel. Entre les deux, un écart de plus de quarante pour un. C'est dans cet intervalle que se joue l'avenir des régions dévastées, et c'est lui qui explique pourquoi, un an après les destructions, une grande partie du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth reste un champ de gravats.
La thèse est simple : le Liban dispose d'un véhicule de reconstruction crédible sur le papier, mais pas de l'argent pour le remplir. Et tant que le financement reste bloqué, la reconstruction avance au compte-gouttes, à crédit, sur les seules ressources d'un État en faillite.
Sept milliards de dégâts, onze milliards de besoins
Le socle chiffré du dossier, c'est l'évaluation rapide des dommages et des besoins (Rapid Damage and Needs Assessment) publiée par la Banque mondiale. Elle mesure l'impact du conflit entre le 8 octobre 2023 et le 20 décembre 2024. Verdict : 7,2 milliards de dollars de dégâts directs répartis sur dix secteurs, et 11 milliards de dollars de besoins de reconstruction et de relèvement une fois pris en compte les pertes économiques et le coût d'une reconstruction durable.
Dans ce total, la Banque mondiale isole un poste critique : 1,1 milliard de dollars de dégâts aux infrastructures et bâtiments essentiels à l'activité économique et à la sécurité des populations, soit les transports, l'eau, l'énergie, les services municipaux, l'éducation et la santé. C'est ce noyau dur qui a été retenu comme priorité, la logique étant qu'aucune vie économique ne redémarre tant que l'eau, l'électricité, les routes et les écoles ne sont pas rétablies.
Le LEAP, un milliard sur le papier, 250 millions dans les caisses
Pour absorber ces besoins, un seul outil est aujourd'hui en marche : le Lebanon Emergency Assistance Project, ou LEAP. Son conseil d'administration l'a approuvé en juin 2025. Sa particularité tient à sa structure : ce n'est pas un chèque, c'est un cadre évolutif d'un milliard de dollars, conçu pour accueillir au fil de l'eau des financements additionnels, prêts ou dons, sous une même architecture pilotée par l'État libanais.
Mais un cadre n'est pas de l'argent. Sur ce milliard affiché, la Banque mondiale n'a mis, à l'ouverture, qu'un financement initial de 250 millions de dollars. Le reste, 750 millions, est un déficit assumé dès la conception, ce que l'institution appelle pudiquement un projet préparé avec un important financing gap. Autrement dit : on a bâti la coquille en espérant que les donateurs viennent la garnir.
Un déficit de 750 millions, et le reste hors budget
La ventilation du projet révèle où le manque fait le plus mal. Sur la restauration des services vitaux publics (eau, énergie, mobilité, santé, éducation), 175 millions sont disponibles pour un besoin de 420 millions : il manque déjà 245 millions sur ce seul volet. Plus révélateur encore, la reconstruction lourde des infrastructures détruites, les travaux eux-mêmes, est chiffrée à 455 millions et financée à zéro. À ce stade, le LEAP paie des études, du déblaiement, des réparations d'urgence, mais pas encore la reconstruction proprement dite.
Et il faut garder l'échelle en tête. Même intégralement financé, ce milliard ne couvrirait qu'une fraction des 11 milliards de besoins recensés. Le LEAP n'est pas le plan de reconstruction du Liban : c'est une amorce, un socle destiné à prouver que le pays peut dépenser proprement pour, ensuite, débloquer le reste. Le gros de la facture, lui, reste hors de tout budget.
Qui pilote, qui paie, qui conditionne
Le pilotage a été confié au Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), sous la conduite stratégique de la présidence du Conseil des ministres, le ministère des Travaux publics et des Transports assurant l'exécution et le ministère de l'Environnement la supervision environnementale, notamment pour la gestion des gravats. La Banque mondiale, elle, a exigé des garde-fous : conseil d'administration complet au CDR, recrutement d'une firme d'ingénierie internationale chargée d'un contrôle de conformité renforcé, dispositifs de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme sur l'ensemble du cadre.
Ce niveau d'exigence n'est pas un détail. Il traduit la ligne des bailleurs : l'argent ne coulera qu'à mesure que l'État libanais démontre sa capacité à le gérer sans fuite. Dans les mots mêmes de la Banque mondiale, le cadre offre un véhicule crédible aux partenaires de développement pour aligner leur soutien, mais aux côtés de la poursuite des réformes de l'État. La reconstruction est donc adossée à un agenda de réformes : pas de réformes, pas de déblocage.
Le pari libanais
C'est là que se noue le vrai problème politique de la reconstruction. Les besoins sont immédiats, les ruines bien réelles, les familles rentrées ou en attente de rentrer. Mais le financement, lui, avance au rythme lent des conditions posées de l'extérieur : réformes, gouvernance, garanties. Aucune grande conférence des donateurs n'a débloqué à ce jour les milliards manquants, et le pays reconstruit pour l'essentiel à crédit, via un prêt qui viendra grossir une dette déjà écrasante.
Le pari du LEAP est cohérent d'un point de vue technique : commencer petit, dépenser proprement, prouver, puis élargir. Mais il fait peser sur les Libanais du Sud et de la banlieue sud une temporalité qui n'est pas la leur. Pour la Banque mondiale, la croissance libanaise pourrait atteindre 4 % en 2026, à condition de réformes continues, d'entrées de fonds pour la reconstruction et de stabilité politique. Trois conditions, et pas une n'est acquise. Entre les 11 milliards qu'il faudrait et les 250 millions qui sont là, c'est tout l'écart entre ce que le Liban doit reconstruire et ce que le monde est prêt, pour l'instant, à payer.

