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Diaspora· Diaspora

Ni colons ni indigènes : les Libanais dans l'Afrique-Occidentale française

Pendant un siècle, en Afrique-Occidentale française, les Libanais ont occupé une place que nul autre groupe n'a tenue : celle de l'intermédiaire indispensable, ni colon européen ni indigène. Ce statut d'entre-deux a fait leur fortune et leur fragilité. Il éclaire encore ce que la diaspora représente pour le Liban : un atout, jamais un acquis.

Débarquement à Dakar en Afrique-Occidentale française, photographie du début du XXe siècle

Eugène Gallois / BnF Gallica, domaine public

Il existe une anecdote que les Libanais d'Afrique se transmettent comme une carte d'identité. À un poste-frontière entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, un douanier réclame la nationalité d'un voyageur au teint clair. Libanaise, répond l'homme. Le douanier insiste, agacé : Mais enfin, ce n'est pas une nationalité, c'est une profession. Rapportée par le géographe Xavier Aurégan, la scène dit tout d'un siècle d'histoire. En Afrique-Occidentale française, les Libanais n'ont été ni des colons européens ni des indigènes. Ils ont occupé une troisième place, celle de l'intermédiaire, et ce statut d'entre-deux a tout déterminé : leur réussite, leur vulnérabilité, et le regard porté sur eux.

Cette histoire mérite d'être racontée du point de vue du Liban. Non pour l'enjoliver, mais parce qu'elle montre ce que la diaspora a toujours été pour le pays du Cèdre : une force projetée au loin, capable de bâtir des fortunes sur rien, mais jamais à l'abri du retournement. Un atout souverain qui n'est jamais un acquis.

Un pionnier maronite, puis la vague chiite du Sud

Le premier Libanais recensé en Afrique de l'Ouest s'appelle Élias Khouri Younès. Maronite originaire de Miziara, dans le nord du Liban, il accoste dans le golfe de Guinée en 1882, selon le travail de référence de Xavier Aurégan. Il est alors sujet ottoman, comme tous ceux qui le suivent. À l'approche du XXe siècle, une trentaine de Libanais seulement sont installés dans la région. Le gros de l'émigration libanaise part alors vers les Amériques : plus de 80 % des centaines de milliers de partants entre 1870 et 1914 mettent le cap sur les États-Unis, le Brésil ou l'Argentine. L'Afrique, longtemps, fut le parent pauvre du grand départ.

Tout change après 1918. En Côte d'Ivoire, les frères Saïd et Assad Mansour fondent dès 1907 la Compagnie commerciale africaine. Surtout, la carte migratoire se recompose. Aurégan relève un basculement confessionnel éloquent : si les pionniers d'avant 1914 étaient surtout des maronites du Mont-Liban, ceux de la période 1918-1960 sont majoritairement chiites, venus du Sud, de Tyr, de Bent Jbeil ou de Nabatieh. La raison est politique. Sous mandat français, les maronites bénéficient au Liban d'un statut protégé qui réduit leur besoin de partir ; les populations chiites et druzes, elles, restent à la périphérie du nouvel État et cherchent ailleurs ce que le pays leur refuse.

L'intermédiaire dont la France coloniale avait besoin

Le décollage de la présence libanaise en AOF n'est pas un hasard : il répond à un besoin colonial précis. Pour drainer l'arachide, les matières premières et le commerce de détail jusque dans les zones les plus reculées, l'administration française avait besoin d'un maillon entre les producteurs africains et les grandes maisons de Bordeaux ou de Nantes. Les Libanais deviennent ce maillon. Frugaux, mobiles, prêts à s'installer là où nul Européen ne veut vivre, ils se collent au producteur local. Le géographe Charles Robequain le notait dès 1937 : Par leur frugalité, leur ténacité, leur sens des affaires, ce sont des concurrents redoutables ; s'installant dans les lieux les plus reculés sans souci de confort, envoyant leurs camions sur des pistes invraisemblables, ils se collent au producteur indigène.

Le résultat se lit dans les chiffres. En 1938, au Sénégal, la communauté syro-libanaise détient environ 75 % des établissements commerciaux et près de 10 % du bâti dakarois, d'après Aurégan. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on estime à environ 17 000 le nombre de Libanais installés dans l'ensemble de l'AOF. De Dakar à Kaolack, de Conakry à Kankan, une géographie de comptoirs se dessine, tenue par des familles plus que par des enseignes.

Blancs d'Afrique : un statut racial ambigu

C'est ici que l'histoire devient plus subtile, et plus révélatrice. Dans son travail sur la communauté libanaise d'Afrique de l'Ouest, l'historienne Dahlia El Zein, de l'université de Pennsylvanie, montre que la France coloniale a classé les Libanais dans une catégorie à part : ni tout à fait européens, ni indigènes, mais des intermédiaires perçus comme blancs. Ce classement a eu un effet paradoxal. Un chiite du Sud, marginalisé au Liban sous l'ordre mandataire, pouvait en Afrique accéder au crédit des banques européennes via les grandes compagnies de négoce, monter une affaire et se hisser au même rang que les autres migrants libanais. Selon El Zein, l'Afrique devint pour eux un grand égalisateur, effaçant sur place les hiérarchies confessionnelles imposées au pays.

Cette lecture n'est ni un motif de fierté simple ni un réquisitoire : c'est un fait historique attribué à une recherche universitaire. Elle rappelle une vérité que le Liban gagne à regarder en face. La réussite de ses enfants en Afrique s'est adossée à un système colonial qui les plaçait au-dessus des populations locales. C'est ce positionnement, autant que le talent et le travail, qui explique l'ampleur des fortunes bâties. Le dire n'affaiblit pas la diaspora ; l'ignorer la rendrait incompréhensible.

Recherchés et stigmatisés : la rançon de l'entre-deux

Le statut d'intermédiaire a un revers. Indispensable en temps ordinaire, la communauté libanaise devient bouc émissaire dès que la crise frappe. Aurégan recense la longue liste des retournements : campagnes de presse au Sénégal, commissions d'enquête au Ghana en 1964, boutiques pillées au Liberia en 1979, incendiées à Port-Gentil au Gabon en 1985. À chaque secousse économique ou politique, les commerçants libanais servent de cible commode, accusés tour à tour de concurrence déloyale, de communautarisme ou de fraude, souvent à l'instigation de concurrents ou de pouvoirs en quête de soutien populaire.

La communauté vit ainsi dans un entre-deux permanent. Binationaux pour beaucoup, sénégalais ou ivoiriens de nationalité, les Libanais d'Afrique restent perçus comme des étrangers utiles. Aurégan résume ce statut fragile d'une formule : ils sont, malgré eux, à la fois des citoyens et des étrangers. Leur intégration est réelle, leurs enseignes ne s'affichent pas comme ethniques, le français est leur langue quotidienne depuis des générations ; et pourtant l'appartenance pleine leur échappe toujours.

Ce que ce siècle africain dit du Liban

Au début des années 2010, la communauté libanaise d'Afrique de l'Ouest était estimée autour de 400 000 personnes, avec de fortes disparités : de quelques centaines au Burkina Faso à plusieurs dizaines de milliers en Côte d'Ivoire. Les chiffres restent fragiles, brouillés par les naturalisations et par des recensements qui comptent mal les binationaux. La guerre civile de 1975-1990 a relancé les départs : sur près d'un million de Libanais émigrés entre 1974 et 2000, quelque 90 000 ont pris la route de l'Afrique de l'Ouest, toujours selon Aurégan.

Cette diaspora demeure l'un des piliers du lien économique du Liban avec le continent. Elle envoie des fonds, investit, emploie, et sert de pont commercial entre Beyrouth et Abidjan, Dakar ou Conakry. Mais son histoire porte une leçon que le pays du Cèdre ne devrait jamais oublier. La force d'une diaspora ne tient pas seulement à sa réussite : elle tient à sa capacité à durer dans des sociétés où son statut n'est jamais totalement acquis. Défendre l'intérêt du Liban, c'est aussi reconnaître ces communautés pour ce qu'elles sont : non des réservoirs de transferts, mais des Libanais à part entière, bâtisseurs d'un siècle africain qui appartient pleinement à l'histoire nationale.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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