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Diaspora· Grand angle

Le Brésil, plus grand pays libanais du monde : la diaspora que Beyrouth laisse dormir

Ils seraient entre sept et dix millions, davantage que la population du Liban. Un siècle après avoir débarqué avec des passeports ottomans, les Brésiliens d'origine libanaise ont donné un président au Brésil et façonné son commerce, sa cuisine et sa politique. Mais cette réussite spectaculaire s'est payée d'une dilution identitaire, et d'un capital d'influence que l'État libanais n'a jamais su mobiliser.

Vue des gratte-ciel de l'Avenida Paulista à São Paulo, coeur économique du Brésil où s'est concentrée l'immigration libanaise.

JonysLowe / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

Le plus grand pays libanais du monde ne se trouve pas au bord de la Méditerranée. Il est de l'autre côté de l'Atlantique, sous les tropiques. Selon le ministère brésilien des Affaires étrangères, entre sept et dix millions de Brésiliens revendiquent une ascendance libanaise. Autrement dit, il y aurait davantage de descendants de Libanais au Brésil que d'habitants au Liban, dont la population n'atteint pas sept millions. Ce chiffre vertigineux raconte à la fois une extraordinaire réussite migratoire et un paradoxe libanais : une communauté assez puissante pour porter un des siens à la présidence de la neuvième économie mondiale, mais que Beyrouth n'a jamais su transformer en atout stratégique.

Des « turcos » aux fondateurs d'une nation

Tout commence à la fin des années 1870. La crise de l'industrie de la soie qui faisait vivre le Mont-Liban, conjuguée aux tensions intercommunautaires et à la pesanteur de la tutelle ottomane, jette sur les routes des dizaines de milliers de villageois. Environ 150 000 migrants venus de l'est de la Méditerranée, en majorité des régions qui formeront le Liban et la Syrie contemporains, débarquent au Brésil à partir de cette période. Comme ils voyagent avec des documents de l'Empire ottoman, les Brésiliens les baptisent d'un surnom tenace : les turcos, les « Turcs ». L'appellation est un contresens historique, mais elle collera pendant des générations à ces chrétiens maronites et orthodoxes, puis à des musulmans, tous originaires du Levant.

Colporteurs au départ, une balle de tissu sur l'épaule, ils sillonnent l'immense arrière-pays brésilien là où l'État et le commerce sont absents. De cette économie ambulante naîtront des boutiques, puis des grossistes, puis des empires. La rue commerçante par excellence de São Paulo, où bat encore le coeur du négoce populaire, s'est construite autour de ces familles arabes. À la veille de 1920, plus de 87 000 immigrants arabes étaient déjà entrés dans le pays, l'État de São Paulo en concentrant à lui seul environ 40 %.

Sept, dix, douze millions : le vertige des chiffres

Combien sont-ils aujourd'hui ? Personne ne le sait précisément, et c'est en soi révélateur. Le recensement officiel brésilien n'a jamais mesuré l'origine libanaise en tant que telle. Les estimations oscillent donc du simple au double selon les méthodes. Le ministère brésilien des Affaires étrangères avance une fourchette de sept à dix millions de personnes d'ascendance libanaise. La Chambre de commerce arabo-brésilienne, dans un recensement communautaire, va plus loin et évoque douze millions de Brésiliens d'origine arabe, soit environ 6 % de la population.

Ces chiffres doivent se lire avec prudence : ils reposent sur des déclarations d'appartenance, pas sur un décompte administratif, et additionnent souvent des ascendances lointaines et diluées par un siècle de mariages mixtes. Mais quel que soit le curseur retenu, le constat tient : nulle part ailleurs la présence libanaise hors des frontières n'est aussi massive. Le Brésil est, en nombre de descendants, le premier prolongement du Liban sur la planète.

Quand des fils du Liban gouvernent le Brésil

La force de cette diaspora ne se mesure pas qu'en démographie. Elle se lit dans les institutions. En 2016, Michel Temer accède à la présidence de la République brésilienne. Né dans l'État de São Paulo, il est le fils d'immigrants maronites arrivés en 1925 de Btaaboura, un village de la région de Koura, au nord du Liban, près de Tripoli. Un enfant de la Koura à la tête du plus grand pays d'Amérique latine : l'ironie n'a échappé à personne au Liban, pays qui a lui-même connu de longues vacances présidentielles.

Temer n'est pas une exception. L'ancien gouverneur de São Paulo Paulo Maluf a des racines à Hadath Baalbek ; l'ancien maire de São Paulo et candidat à la présidence Fernando Haddad, à Ain Atta. À certaines périodes, la part d'élus d'ascendance libanaise a atteint jusqu'à 10 % des sièges du Congrès brésilien. Le pouvoir économique a suivi le même chemin : des dynasties industrielles et commerciales issues de ces familles pèsent lourd dans le capitalisme brésilien. Une trajectoire qui, du colportage à la magistrature suprême, résume l'ascension d'un groupe parti de rien.

Une Andalousie tropicale : l'arabe, le kibbé et l'esprit d'entreprise

Longtemps, cette communauté a aussi été un foyer intellectuel. Entre 1880 et 1929, on a recensé au Brésil quelque 95 journaux et revues en langue arabe ; en 1944, les Arabes du Brésil et leurs descendants, en majorité libanais, avaient publié au moins 156 livres en arabe. Autour de cette presse foisonnante s'est organisée une véritable scène littéraire, la Ligue andalouse (Liga Andaluza), qui a nourri de São Paulo la nahda, la renaissance culturelle arabe du tournant du XXe siècle. Le Levant pensait aussi en portugais.

De cet héritage, le plus visible aujourd'hui est peut-être le plus quotidien : la table. Le kibbé et l'esfiha, la fameuse galette de viande, se mangent au Brésil comme des plats nationaux, au même titre que la coxinha. Signe de cet enracinement, l'une des plus grandes chaînes de restauration rapide du pays, spécialisée dans la cuisine arabe, écoule des centaines de millions d'esfihas par an, alors même que son fondateur n'a rien de libanais. La cuisine du Mont-Liban est devenue brésilienne. Mais ce succès a un revers : à mesure que l'intégration progressait, l'arabe s'est éteint dans les familles, la mémoire des villages d'origine s'est estompée, et l'identité libanaise s'est fondue dans le creuset brésilien jusqu'à devenir, pour beaucoup, un simple nom de famille.

Un soft power que le Liban laisse dormir

C'est là que se noue le paradoxe. Le Brésil offre au Liban un capital d'influence rare : une communauté immense, intégrée, présente aux sommets de la politique et des affaires, dont la seule existence témoigne du rayonnement d'un petit pays du Levant. D'autres nations auraient bâti sur un tel socle une diplomatie de diaspora, des liens économiques, des relais culturels. Le Liban, lui, miné par ses crises successives et l'affaiblissement de son État, n'a jamais structuré de véritable politique envers ses enfants du Brésil. Les liens tiennent surtout à la mémoire des familles et à l'action d'associations, pas à une stratégie nationale.

Reconquérir cette diaspora ne relève pas de la nostalgie. À l'heure où le Liban cherche des soutiens, des investissements et des voix pour porter sa cause, ces millions de Brésiliens qui se disent encore libanais représentent un réseau que peu de pays de cette taille peuvent revendiquer. Le plus grand pays libanais du monde attend d'être considéré comme tel. Encore faudrait-il, à Beyrouth, décider de tendre la main.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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