Ces chefs d'État que la diaspora libanaise a donnés au monde
En un peu plus d'un siècle, l'émigration partie du Mont-Liban n'a pas seulement peuplé les comptoirs d'Afrique et d'Amérique. Elle a hissé au moins dix de ses descendants à la tête d'États souverains, du Brésil au Guatemala, d'Haïti à la Jamaïque. La preuve qu'un petit pays peut peser bien au-delà de ses frontières.

Beto Barata/PR, via Wikimedia Commons (CC BY 3.0 BR)
On réduit trop souvent l'émigration libanaise à un drame national: les bras et les cerveaux qui partent, les villages qui se vident, l'argent qui revient par mandat. C'est une moitié de la vérité. L'autre moitié tient dans une statistique que peu de pays peuvent revendiquer: en un peu plus d'un siècle, les descendants d'émigrés partis du Mont-Liban ont accédé à la magistrature suprême d'au moins dix États souverains. Pas des strapontins ministériels: des présidences, des chefs de gouvernement, le sommet du pouvoir exécutif. Pour un pays de la taille du Liban, c'est une forme de puissance que la géographie lui refuse chez lui.
Une carte dominée par l'Amérique latine
La grande vague migratoire libanaise vers les Amériques, partie dès la fin du XIXe siècle depuis le Mont-Liban ottoman, a semé ses familles de São Paulo à Guayaquil. Trois ou quatre générations plus tard, ces lignées ont donné des chefs d'État. Le cas le plus retentissant reste Michel Temer, président du Brésil de 2016 à 2019. Sa famille est originaire de Btaaboura, un village grec-orthodoxe du caza de Koura, dans le nord du Liban, qu'il visita comme vice-président en 1997 puis en 2011. À la tête du plus grand pays d'Amérique latine, il incarnait alors, aux yeux de la communauté, l'aboutissement d'un siècle d'exil.
L'Équateur, lui, a porté deux présidents d'ascendance libanaise: Abdalá Bucaram (1996-1997) puis Jamil Mahuad (1998-2000). La République dominicaine aussi, à quatre décennies d'intervalle: Jacobo Majluta, brièvement président en 1982, et Luis Abinader, élu en 2020 et toujours en fonction. S'y ajoutent Julio César Turbay Ayala, président de la Colombie de 1978 à 1982, Jorge Serrano Elías, président du Guatemala de 1991 à 1993, et Mario Abdo Benítez, président du Paraguay de 2018 à 2023.
Le monde francophone n'est pas absent
Le phénomène ne se limite pas à l'Amérique hispanophone. Dans la Caraïbe francophone, Robert Malval a dirigé le gouvernement d'Haïti en 1993-1994, dans une période de crise aiguë. Dans la Caraïbe anglophone, Edward Seaga, descendant d'une famille libanaise, fut Premier ministre de la Jamaïque de 1980 à 1989. Deux trajectoires qui rappellent que la diaspora libanaise a essaimé partout où le commerce ouvrait une porte, et que l'intégration, pour ces familles, a souvent fini par mener jusqu'aux palais nationaux.
Ce que ce décompte dit, et ne dit pas
Rigueur oblige: ces ascendances sont celles qu'établissent les notices biographiques officielles et les recensements encyclopédiques, qui distinguent l'origine libanaise d'autres racines levantines. Des dirigeants souvent cités dans la même conversation relèvent en réalité d'ascendances syrienne ou palestinienne, et non libanaise. Nous nous en tenons ici aux cas d'ascendance libanaise documentée. La liste n'est pas figée: elle s'allonge au gré des élections, et plusieurs responsables de second rang, parlementaires ou ministres d'origine libanaise, à travers l'Afrique de l'Ouest et les Amériques, n'y figurent pas.
Reste l'essentiel. Un pays de quelques millions d'habitants, miné par les crises, a vu ses enfants et petits-enfants diriger des nations de plusieurs dizaines de millions d'âmes. C'est le visage le plus spectaculaire de ce que nous appelons la diaspora atout souverain: non pas une perte sèche, mais une projection. Le Liban n'exporte pas seulement des travailleurs et des devises. Il a exporté, à son insu, des chefs d'État.

