Massad Boulos : de Batroun au négoce ouest-africain, l'improbable ascension d'un enfant de la diaspora au sommet de Washington
Né à Batroun, formé au Texas, enrichi dans le commerce ouest-africain par son alliance avec la dynastie libanaise Fadoul, Massad Boulos est devenu en 2025 le conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes puis africaines. Sa trajectoire pousse à son extrême le modèle de la diaspora marchande libanaise d'Afrique : du comptoir au sommet de la diplomatie mondiale.

Gage Skidmore, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
La diaspora libanaise d'Afrique de l'Ouest a produit des fortunes, des dynasties et des notables locaux. Elle n'avait jamais produit un homme assis, à Washington, à la table où se décident des cessez-le-feu entre États. Massad Boulos incarne ce franchissement. Sa trajectoire n'est pas celle d'un diplomate de carrière ni d'un héritier politique : c'est celle, poussée à son extrême, du négociant libanais parti faire fortune sous les tropiques, dont les petits-enfants finissent par peser sur la géopolitique du continent où leurs aînés vendaient du tissu et des camions.
Un enfant de Batroun passé par le Texas
Massad Boulos naît en 1971 à Batroun, port chrétien du nord du Liban, dans une famille grecque-orthodoxe. Selon sa notice biographique, son père Fares fut maire de la localité de Kfaraakka entre 1998 et 2010. Comme des dizaines de milliers de jeunes Libanais de sa génération, marqués par la guerre civile, il quitte le pays adolescent, non pas vers l'Afrique de ses futures affaires, mais vers les États-Unis.
Il s'installe au Texas, obtient en 1993 un diplôme de gestion de l'université de Houston-Downtown, puis un doctorat en droit (Juris Doctor) à la Thurgood Marshall School of Law de la Texas Southern University. Il acquiert la nationalité américaine. Rien, à ce stade, ne le relie encore au continent africain où se jouera l'essentiel de sa vie d'homme d'affaires.
L'alliance avec une dynastie de l'Afrique francophone
Le tournant est matrimonial autant qu'économique. Massad Boulos épouse Sarah Fadoul, membre d'une famille libanaise profondément enracinée dans le commerce ouest-africain. Le groupe Fadoul, que les présentations de l'entreprise décrivent comme fondé en 1966 et présent dans une dizaine de pays d'Afrique de l'Ouest et centrale, est l'un de ces conglomérats que des familles libanaises ont bâtis à partir du négoce colonial puis postcolonial : bois, distribution automobile, industrie, équipement lourd.
Le groupe est emblématique de l'Afrique francophone : il a longtemps été contrôlé par l'homme d'affaires burkinabè d'origine libanaise Michel Zouhair Fadoul, et ses activités les mieux documentées se situent en Côte d'Ivoire, au Burkina Faso, au Togo et au Bénin. Sa filiale forestière, la Société des scieries en Afrique francophone, y a longtemps compté parmi les plus importantes unités de la région. Dans cette galaxie familiale, Massad Boulos dirige SCOA Nigeria, société cotée spécialisée dans l'assemblage de camions et la vente de machines lourdes, qui étend l'empreinte du groupe jusqu'au géant anglophone voisin.
L'ampleur réelle de cette fortune a fait débat. Des médias américains ont relativisé la description d'un empire pesant plusieurs milliards : selon le New York Times, la capitalisation boursière de SCOA Nigeria ne dépassait pas le million de dollars en 2024, quand Boulos évaluait l'ensemble des sociétés du groupe Fadoul à plus d'un milliard. Au-delà des chiffres, le fait structurant demeure : voilà un Libanais qui, par le mariage et le travail, s'est inséré au coeur d'une des plus anciennes dynasties marchandes de la diaspora en Afrique.
Le lien qui mène à la Maison-Blanche
La notoriété internationale de Massad Boulos ne vient ni de Batroun, ni de Lagos, mais d'un mariage. En 2022, son fils Michael épouse Tiffany Trump, fille de Donald Trump. Le négociant de la diaspora devient, par alliance, membre de la galaxie familiale d'un futur président des États-Unis.
Lors de la campagne de 2024, il s'emploie à mobiliser l'électorat arabo-américain, notamment dans le Michigan, qui abrite l'une des plus importantes communautés d'origine arabe du pays. Après la victoire, la récompense est politique. En décembre 2024, Donald Trump le désigne comme conseiller pour le Moyen-Orient. Le 20 janvier 2025, il prend officiellement ses fonctions de conseiller principal du président pour les affaires arabes et moyen-orientales. Le 1er avril 2025, il ajoute à son portefeuille le poste de conseiller principal pour l'Afrique au Département d'État, devenant l'un des plus hauts responsables américains chargés du continent.
Un médiateur pour l'Afrique et le Moyen-Orient
Sa première grande mission le ramène, symboliquement, vers l'Afrique. Dépêché dans la région des Grands Lacs, il copréside à Washington, aux côtés du secrétaire d'État Marco Rubio, les discussions entre la RD Congo et le Rwanda sur le conflit de l'est congolais. Plusieurs analystes le présentent comme l'un des artisans de la déclaration de principes puis de l'accord conclu en 2025 entre les deux pays. Un homme formé au commerce ouest-africain se retrouve ainsi à négocier la paix sur le continent où sa belle-famille a fait fortune.
Côté libanais, Massad Boulos suit le dossier dans le prolongement du cessez-le-feu de novembre 2024 au Liban-Sud. Ses prises de position relèvent du débat politique interne libanais, sur lequel LibanInfo ne prend pas parti ; nous notons seulement qu'un enfant de la diaspora chrétienne du Nord occupe désormais, à Washington, un rôle direct sur l'avenir de son pays d'origine.
Ce que dit cette trajectoire du Liban
On peut lire le parcours de Massad Boulos à l'aune des polémiques américaines sur le népotisme. Vu du Liban, il raconte autre chose. Il illustre la profondeur et la plasticité d'une diaspora capable, en trois générations, de passer du comptoir ouest-africain aux cercles du pouvoir mondial. Cette diaspora est un atout souverain pour le Liban : un réseau d'influence, de capitaux et de relais que peu de pays de sa taille peuvent revendiquer.
Que l'un des siens conseille un président américain sur l'Afrique et le Moyen-Orient n'efface rien des fragilités du pays. Mais cela rappelle une constante : partout où un Libanais s'établit, il finit par compter. De Batroun à Lagos, de Houston à la Maison-Blanche, Massad Boulos aura parcouru, en une vie, la carte même de l'émigration libanaise.

