La cuisine, arme douce du Liban : comment la diaspora a imposé le mezze dans le monde francophone
Du snack de quartier à Paris aux tables d'Abidjan et de Montréal, la diaspora libanaise a fait de la cuisine le premier ambassadeur du pays. Un soft power bien réel, consacré par l'UNESCO, que Beyrouth sous-exploite comme atout souverain.

Willem van de Poll / Nationaal Archief (CC0)
Il n'existe pas de meilleur ambassadeur du Liban qu'une table de mezze. Là où les discours diplomatiques et les plans de reconstruction peinent à exister, le taboulé, le houmous, le chawarma et la manouché circulent, eux, sans visa. Notre thèse est simple : la cuisine est le premier soft power libanais, et c'est la diaspora, pas l'État, qui l'a mondialisé. Le Liban dispose là d'un actif souverain rare, qu'il laisse pourtant largement à l'abandon.
Un patrimoine que la diaspora a exporté avant l'État
Partout où les Libanais se sont installés, la cuisine a suivi. Dans le monde francophone, elle est devenue une évidence du paysage : le « snack libanais » et son chawarma font partie du décor urbain en France, les tables de mezze accompagnent la vie des communautés commerçantes d'Afrique de l'Ouest, de Dakar à Abidjan, et les restaurants libanais comptent parmi les plus anciens et les plus courus de Montréal. Cette diffusion n'a rien d'un plan concerté : elle est le produit d'un siècle d'émigration et de commerce, chaque famille emportant ses recettes comme on emporte une langue. C'est aussi pour cela que le français et la gastronomie avancent souvent ensemble, deux marqueurs d'une même identité diasporique.
Le résultat est un capital de notoriété que peu de pays de cette taille possèdent : une cuisine identifiée, demandée, imitée, présente sur tous les continents sans que le Liban ait eu à investir un centime de communication publique.
Le manouché, premier plat libanais à l'UNESCO
Cette influence a reçu une consécration officielle. Le 6 décembre 2023, lors de la session du Comité intergouvernemental réunie à Kasane, au Botswana, l'UNESCO a inscrit la manouché sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La candidature avait été portée par la commission libanaise auprès de l'organisation.
L'UNESCO décrit la manouché comme une pratique culinaire emblématique du Liban, le petit-déjeuner par excellence, préparé aussi bien à la maison que dans les petites boulangeries de quartier. La garniture classique associe thym, sumac, graines de sésame, sel et huile d'olive. L'organisation souligne deux dimensions qui résonnent avec l'histoire de la diaspora : une transmission informelle, de parents à enfants, et un rôle économique local à travers le réseau des boulangeries. Autrement dit, un savoir-faire qui se transmet comme un héritage familial et se vend comme un métier, exactement ce que la diaspora a reproduit à l'étranger.
La « guerre du houmous », une bataille de souveraineté
La valeur de ce patrimoine se mesure aussi aux batailles qu'il suscite. À la fin des années 2000, le Liban a engagé un bras de fer symbolique avec Israël autour de la paternité du houmous et d'autres plats de la région, commercialisés à l'international comme israéliens. En octobre 2009, selon les agences de presse de l'époque, quelque 250 cuisiniers libanais réunis à Beyrouth ont préparé un plat de houmous de plus de deux tonnes pour revendiquer un record mondial. En mai 2010, le Liban a battu son propre record avec une préparation de 10 452 kilos, ce que les médias ont surnommé la « guerre du houmous ».
Au-delà du folklore, l'épisode portait un enjeu réel. Le président de l'Association des industriels libanais, Fadi Abboud, avait annoncé vouloir engager des poursuites contre Israël pour la commercialisation du houmous comme produit israélien, et travaillait à faire enregistrer la recette comme produit libanais, sur le modèle de la feta grecque protégée par une indication géographique. L'affaire n'a pas débouché sur la protection juridique espérée, mais elle a posé la bonne question : à qui appartient économiquement un plat devenu mondial ?
Un atout souverain largement sous-exploité
C'est le paradoxe libanais. Le pays possède l'une des cuisines les plus respectées au monde, diffusée gratuitement par des centaines de milliers de restaurateurs et de familles de la diaspora, mais il n'a construit ni label d'origine solide, ni véritable stratégie de diplomatie culinaire, ni filière d'exportation structurée autour de ses produits phares : huile d'olive, vin, mezze, pâtisseries.
D'autres nations l'ont compris : la gastronomie est un levier d'influence, de tourisme et d'exportation. Pour un Liban en quête de ressources et de récit positif, transformer ce soft power diffus en atout souverain assumé n'est pas un luxe culturel, c'est une opportunité économique. La diaspora a fait le plus dur en portant la cuisine libanaise sur toutes les tables du monde francophone. Il reste à l'État et aux acteurs privés d'en capter enfin la valeur.


