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Diaspora· Diaspora

Au Sénégal, les Libanais que Senghor appelait « vos frères »

Nulle part en Afrique la diaspora libanaise n'est aussi ancienne ni aussi enracinée qu'au Sénégal. Cet enracinement doit beaucoup à un homme, Léopold Sédar Senghor, qui théorisa l'arabité comme une part de l'africanité et fit du premier Libanais un citoyen sénégalais. Récit d'une appartenance réelle, et de ses limites.

La Grande Mosquée de Dakar, à la promotion de laquelle contribua Abdou Karim Bourgi, premier Libanais naturalisé sénégalais

M.GADJ! / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Il existe une diaspora libanaise que le Liban ne reconnaîtrait presque plus. Au Sénégal, la plupart de ses membres sont nés sur place, parlent le wolof, suivent l'équipe nationale de football et, pour beaucoup, ne sont jamais allés au pays de leurs grands-parents. C'est, de loin, la communauté libanaise la plus enracinée d'Afrique. Et cet enracinement ne tient pas seulement au commerce : il a rencontré une pensée, celle d'un homme qui a fait de l'appartenance des Libanais une affaire d'État et de culture. Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal et poète de la négritude, les appelait « vos frères ».

Une présence née avec le commerce colonial

Les premiers Libanais débarquent en Afrique de l'Ouest dans les années 1890, Dakar et Conakry pour véritables points de chute. Ce sont, pour l'essentiel, des chrétiens appauvris du Mont-Liban fuyant la misère sous l'Empire ottoman ; les migrants chiites suivront plus tard. Les autorités coloniales françaises encouragent fortement leur venue : elles y voient des intermédiaires précieux entre les grandes maisons de négoce européennes, comme la CFAO, et les producteurs ruraux, au cœur du commerce de l'arachide.

La croissance est spectaculaire. Ils sont moins de 100 en 1900, plus de 2 000 en 1930, près de 4 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale selon l'économiste Samir Amin. À l'indépendance, en 1960, la communauté avoisine les 15 000 membres, puis culmine autour de 50 000 en 1970. Elle serait aujourd'hui retombée autour de 25 000, un chiffre que tous les travaux présentent avec prudence. Cela reste la deuxième communauté libanaise d'Afrique, derrière la seule Côte d'Ivoire et ses quelque 60 000 personnes.

Après les indépendances et la nationalisation du commerce de l'arachide, les familles se redéploient vers l'immobilier, le transport, le commerce de gros et l'industrie légère. Les chercheurs Andrew Clark et Lucie Colvin Phillips notaient que les maisons coloniales leur accordaient leur confiance plus volontiers qu'à leurs concurrents wolof ou peul. Des noms s'imposent dans l'économie sénégalaise : Sharara, Omaïs, Gandour, Bourgi, Fakhry. Youssef Omaïs bâtira avec Patisen un groupe agroalimentaire de premier plan. La communauté « joue traditionnellement un rôle significatif dans la vie économique du Sénégal », résume l'historiographie, tout en restant « peu présente sur la scène politique ».

Senghor, l'arabité et les « frères » libanais

C'est là qu'intervient la singularité sénégalaise. Senghor ne s'est pas contenté de tolérer cette communauté étrangère : il l'a pensée comme partie du tissu national. Sa doctrine de l'africanité repose sur une formule qu'il répétait volontiers, citée par l'universitaire Dahlia El Zein : l'africanité est la « symbiose complémentaire des valeurs de l'arabité et des valeurs de la négritude ». Convaincu que la civilisation arabe appartenait à l'héritage culturel de l'Afrique, Senghor fut, selon l'ancien ministre marocain Mohammed Benaissa, le premier chef d'État d'Afrique subsaharienne à introduire l'enseignement de la langue arabe dans les programmes de son pays.

Cette pensée avait un versant très concret. Dès 1954, dans les colonnes des Échos de Kaolack, Senghor lançait à ses compatriotes : « Accepteriez-vous de chasser vos frères de ce pays ? Les Libanais sont vos frères. » En 1961, un an après l'indépendance, Abdou Karim Bourgi devient le premier Libanais naturalisé sénégalais. Arrivé au Sénégal en 1927, il avait rencontré Senghor à Kaolack en 1947 ; les deux hommes étaient réputés proches, et Bourgi contribua à promouvoir la plus grande mosquée de Dakar. Le mouvement était loin d'être symbolique : dans La poésie de l'action, Senghor affirmait que le pays comptait « 20 000 Libano-Syriens, dont la moitié ont obtenu la nationalité sénégalaise ».

« Sincère mais sélective » : les limites de l'appartenance

Il faut toutefois se garder du récit trop lisse. Le discours d'inclusion de Senghor fut, écrit Dahlia El Zein, « sincère mais sélectif » : il offrait l'appartenance à des communautés arabes comme les Libanais sans traiter les inégalités structurelles ni les ressentiments populaires qui minaient son projet. Hors des élites, tous les Sénégalais ne partageaient pas le regard bienveillant du président sur ces commerçants prospères.

Soixante ans plus tard, le plafond demeure. La diaspora est aujourd'hui à 90 % chiite, selon la chercheuse Marwa El Chab, une bascule accélérée par la guerre du Liban (1975-1990) qui a poussé vers Dakar de nombreux musulmans du sud du pays. Et si ces Libanais sont nés sénégalais, parlent wolof et épousent parfois des Sénégalaises, ils peinent encore à trouver leur place dans la politique et la haute administration. Faïçal Sharara, vice-président du patronat sénégalais, résume l'ambiguïté d'une formule restée célèbre : on les voit toujours comme « des Sénégalais entièrement à part ». L'ascension d'un Haïdar El Ali, écologiste devenu ministre de l'Écologie puis de la Pêche au début des années 2010, fait figure d'exception qui confirme la règle. La chute du niveau de vie d'une partie de la communauté depuis les années 1990, concurrencée par les commerçants mourides, a achevé de nuancer l'image d'une diaspora toute-puissante.

Ce que le Sénégal apprend au Liban

Le cas sénégalais raconte mieux qu'aucun autre la question qui traverse toute la diaspora libanaise : à partir de quand cesse-t-on d'être un hôte pour devenir pleinement un citoyen ? Senghor avait apporté une réponse rare, celle d'un intellectuel qui inscrivait l'arabité au cœur de l'identité africaine et faisait des Libanais des frères plutôt que des étrangers utiles. Cette réponse n'a pas tout résolu, mais elle a produit l'une des intégrations les plus profondes qu'une communauté libanaise ait connues hors du Liban.

Pour le Liban, la leçon est double. Ces familles enracinées au Sénégal depuis cinq ou six générations restent un atout : un pont humain, commercial et culturel avec l'Afrique de l'Ouest, et une source de transferts financiers pour un pays qui en dépend. Mais elles rappellent aussi que la loyauté d'une diaspora ne se décrète pas : elle se mérite, des deux côtés. Le Liban gagnerait à regarder ses enfants du Sénégal non comme une réserve lointaine, mais comme ce qu'ils sont devenus, des Sénégalais d'origine libanaise, fidèles à deux rives à la fois.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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