Dépôts bloqués au Liban : la première loi est votée, la restitution attend toujours la plus difficile
Le Fonds monétaire international a salué le 20 août 2026 une « étape majeure » avec l'adoption d'amendements à la loi de résolution bancaire. Mais le texte qui décide vraiment du sort de l'argent bloqué des Libanais, celui qui répartit des pertes estimées autour de 70 milliards de dollars et organise la restitution des dépôts, n'a toujours pas été voté. Pour des centaines de milliers d'épargnants, dont une large part de la diaspora, l'attente continue.

Karan Jain, Flickr, CC BY-SA 2.0
Il y a les lois qui se votent et celles qu'on remet à plus tard. Au Liban, la réforme du secteur bancaire résume à elle seule cette arithmétique du courage politique. Le 20 août 2026, le Fonds monétaire international a salué l'adoption par le Parlement d'amendements à la loi de résolution bancaire comme une « étape majeure ». Le texte donne enfin à l'État un cadre pour décider du sort des banques, restructurer les établissements viables et liquider les autres. Mais il ne dit rien de l'essentiel pour l'épargnant ordinaire : quand, comment et combien il récupérera de l'argent gelé sur son compte depuis 2019.
Car la vraie loi, celle qui fait mal, reste devant les députés. C'est elle qui doit reconnaître le déficit accumulé du système financier, dire qui en assume le coût entre l'État, la Banque du Liban, les banques et leurs actionnaires, puis fixer les règles de restitution des dépôts. Tant qu'elle n'est pas adoptée, la mécanique votée en août n'est qu'une coquille juridique.
Deux lois, pas une
La confusion entretenue autour du dossier tient à cette dualité. La première loi, celle des amendements salués par le FMI, organise la procédure : elle crée et outille l'autorité chargée de trancher le destin de chaque banque. Le représentant du Fonds au Liban a d'ailleurs prévenu que la mise en œuvre effective de ce nouveau cadre serait déterminante, façon polie de rappeler qu'un texte voté n'est pas un texte appliqué.
La seconde loi, souvent désignée comme la loi sur l'« écart financier », est le cœur du réacteur. C'est elle qui doit constater les pertes, les répartir et définir l'échéancier de remboursement. Approuvée en Conseil des ministres puis transmise au Parlement, elle n'a pas été votée à ce jour. Sans elle, aucun déposant ne sait sur quelle base son argent lui reviendra, ni à quel horizon.
Un trou de plusieurs fois le PIB
L'ordre de grandeur donne le vertige. Les estimations situent les pertes du secteur financier autour de 70 milliards de dollars, soit plusieurs fois le produit intérieur brut d'un pays dont l'économie s'est effondrée de plus d'un tiers depuis 2019. Répartir une telle somme, c'est arbitrer entre des intérêts irréconciliables : faire payer d'abord les banques et leurs actionnaires, ou transférer la charge sur l'État et, indirectement, sur les contribuables et les déposants eux-mêmes.
Dans ses grandes lignes, le projet transmis au Parlement prévoit un remboursement intégral des dépôts jusqu'à 100 000 dollars, financé par un mécanisme adossé à des actifs publics ; au-delà de ce seuil, une partie serait restituée et le surplus converti en titres, avec une forte décote en valeur actuelle pour les comptes les plus élevés. C'est ce seuil de 100 000 dollars qui protège, sur le papier, les petits épargnants. Encore faut-il que le texte soit voté, puis financé.
La diaspora, créancière invisible
Le sujet n'est pas qu'intérieur. Une part significative des dépôts bloqués appartient à des Libanais installés à l'étranger, en France, dans le Golfe, en Afrique ou en Amérique, qui avaient placé au pays les fruits d'une vie de travail. Des associations de déposants, y compris expatriés, se sont constituées depuis le début de la crise pour réclamer un principe simple : que leurs avoirs ne soient pas amputés par des décisions administratives, sans base légale ni calendrier de restitution.
Pour la diaspora, l'enjeu dépasse la seule épargne. La confiance dans le système bancaire libanais est le fil qui relie l'émigré au pays. Tant que cette confiance n'est pas restaurée par une loi claire, chaque transfert, chaque investissement, chaque projet de retour reste suspendu au doute. Rétablir un cadre financier crédible, ce n'est pas seulement rendre leur argent aux déposants : c'est rouvrir un canal vital entre le Liban et ses enfants dispersés.
Une économie qui replonge
Le calendrier des réformes se heurte à une conjoncture brutale. Dans son bulletin d'août 2026, intitulé « A Conflict-Torn Economy », la Banque mondiale prévoit une contraction de 6,4 % de l'économie libanaise sur l'année. Le pays était pourtant entré en 2026 sur une trajectoire plus solide, après une expansion estimée à 4,2 % en 2025, la plus forte depuis le déclenchement de la crise de 2019. Cette reprise, portée par la consommation, l'investissement et le tourisme, a été interrompue par l'escalade militaire du printemps, les destructions provoquées par les bombardements israéliens ayant frappé logements, infrastructures et chaînes d'approvisionnement.
Le tableau budgétaire, lui, avait paradoxalement continué de s'améliorer : l'État a dégagé un excédent global de 3,9 % du PIB en 2025, grâce à un meilleur recouvrement de l'impôt, des douanes et de la TVA. Mais la dette publique reste insoutenable et les négociations sur sa restructuration n'ont toujours pas commencé. L'inflation devrait remonter à 17,5 % en 2026, sous l'effet des perturbations d'approvisionnement et de la hausse des coûts, rognant un peu plus le pouvoir d'achat. Quant à la stabilité du taux de change, elle tient à l'utilisation des réserves et à une liquidité en livre plus serrée : un équilibre réel, mais fragile.
Ce qui reste à faire
« Faire avancer les réformes, en particulier sur la restructuration du secteur bancaire et la gestion des finances publiques, sera déterminant pour restaurer la confiance, protéger la stabilité et mobiliser les financements nécessaires à la reconstruction », a résumé Dahlia Khalifa, directrice pour le Moyen-Orient du Groupe de la Banque mondiale. La formule vaut feuille de route : sans loi sur la restitution des dépôts, pas de confiance ; sans confiance, pas de financements ; sans financements, pas de reconstruction.
Le Liban a franchi la marche la plus facile. Il lui reste à gravir la plus haute, celle où se joue la crédibilité de l'État vis-à-vis de son propre peuple. Rendre aux déposants ce qui leur appartient n'est pas une faveur : c'est la condition d'un retour de la souveraineté économique, et le premier gage que le pays peut de nouveau tenir sa parole.
- Banque mondiale, « Renewed Conflict Derails Lebanon's Fragile Economic Recovery » (Lebanon Economic Monitor, été 2026), 21 août 2026
- Reuters, « IMF welcomes Lebanon bank law changes as 'major step' », 20 août 2026
- Fonds monétaire international, FAQ sur le Liban (restructuration du secteur financier et protection des petits déposants)


