Dépôts bloqués, lollars, loi bancaire : où en est le secteur bancaire libanais
Six ans après le début de la crise, des millions de déposants n'ont toujours pas récupéré leur argent. Entre lollars, plafonds de retrait et trou financier estimé à plus de 80 milliards de dollars, décryptage d'un système bancaire à reconstruire de fond en comble.

Grachifan / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
C'est la blessure la plus intime de la crise libanaise : l'argent que les gens croyaient en sécurité à la banque et qu'ils ne peuvent plus retirer. Comprendre le secteur bancaire, c'est comprendre pourquoi la colère reste vive. Ce décryptage prolonge notre dossier sur la crise économique depuis 2019.
Le mécanisme des dépôts bloqués
À l'automne 2019, pour enrayer la fuite des capitaux, les banques libanaises ont imposé des restrictions de fait sur les retraits et les transferts. Ces contrôles, jamais votés par une loi en bonne et due forme, ont enfermé l'épargne des ménages. Depuis, la plupart des déposants ne peuvent retirer que quelques centaines de dollars par mois, souvent convertis en livres à des taux défavorables. Les banques ont cessé d'accorder de nouveaux crédits, asséchant le financement de l'économie.
Qu'est-ce qu'un « lollar » ?
De cette situation est né un mot devenu tristement célèbre : le « lollar », contraction de « lira » et de « dollar ». Il désigne un dollar bloqué dans le système bancaire libanais, qui ne vaut, à la sortie, qu'une fraction d'un vrai dollar en billets. Un même compte peut ainsi afficher des « dollars » qui n'ont pas la même valeur selon qu'ils sont piégés à la banque ou détenus en espèces. Cette fiction comptable est au cœur du litige entre l'État, les banques et les épargnants.
Un trou de plus de 80 milliards
Au centre du dossier se trouve un chiffre colossal : l'écart entre les dépôts inscrits dans les livres des banques et les fonds réellement disponibles, estimé autour de 80 à 83 milliards de dollars. La bataille politique porte sur la répartition de ces pertes. Qui doit payer : l'État, la banque centrale, les actionnaires des banques, ou les déposants eux-mêmes ? Chaque scénario a ses gagnants et ses perdants, ce qui explique l'enlisement.
Les premières lois de 2025
Après des années de blocage, 2025 a marqué un tournant législatif. Le Parlement a adopté une loi de restructuration et de réorganisation des banques (loi n° 23), censée trier les établissements viables de ceux qui doivent être liquidés, avec l'objectif affiché de protéger les dépôts. Auparavant, en avril, le secret bancaire avait été amendé sous la pression du Fonds monétaire international, réduisant nettement son périmètre pour permettre les audits. Ces textes sont des conditions posées par le FMI à tout programme d'aide.
Ce qui reste en suspens
Adopter des lois ne suffit pas. Leur application, la question du « financial gap » et surtout la part que les déposants récupéreront restent des points de friction majeurs. Pour des millions de Libanais, la crise ne sera vraiment terminée que le jour où ils reverront leur argent. En attendant, la confiance, ce capital invisible sans lequel aucune banque ne fonctionne, reste à reconstruire.


