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Économie· Data-story

Les transferts de la diaspora, vraie banque centrale du Liban

Entre 5,8 et 6,8 milliards de dollars sont entrés au Liban en 2024 par la seule volonté de ses émigrés. Ce flux, l'un des plus élevés au monde rapporté au PIB, nourrit les ménages là où l'État et les banques ont fait défaut. Data-story sur la bouée qui tient le pays, et sur ce qu'elle cache.

Billet libanais de cinq livres émis par la Banque de Syrie et du Liban

Banque de Syrie et du Liban, domaine public (Wikimedia Commons)

Le Liban n'a plus de banques qui fonctionnent, un État à court de liquidités et une monnaie qui a perdu plus de 98 % de sa valeur depuis 2019. Pourtant les ménages mangent, se soignent, paient l'école. L'explication tient en un mot : la diaspora. Chaque année, les Libanais de l'étranger renvoient au pays des milliards de dollars qui irriguent directement les foyers. Ce flux, pas le Fonds monétaire international ni les réformes encore en chantier, est ce qui empêche le pays de sombrer. C'est aussi une dépendance qui masque l'ampleur de l'échec économique.

Le chiffre qui tient le pays debout

En 2024, les transferts des émigrés vers le Liban ont atteint 5,8 milliards de dollars selon la Banque mondiale, en recul de 13,4 % par rapport aux 6,7 milliards de 2023. La Banque du Liban, elle, retient un total plus élevé : environ 6,8 milliards de dollars, en hausse de 6 % sur un an, qu'elle présente comme le plus haut niveau de sa série disponible. L'écart entre les deux estimations tient aux méthodes de comptage, notamment la difficulté à capter les sommes qui entrent en liquide, hors des circuits déclarés.

Quel que soit le chiffre retenu, l'ordre de grandeur est vertigineux pour une économie de cette taille. Les transferts pèsent davantage que les exportations du pays et dépassent de loin les investissements étrangers ou l'aide publique au développement. Ils constituent, de fait, la première source de devises du Liban.

Parmi les plus dépendants du monde

Rapportés au produit intérieur brut, ces 5,8 milliards de dollars représentaient 17,7 % du PIB nominal libanais en 2024, selon la Banque mondiale, soit le 17e ratio le plus élevé au monde. En volume brut, le Liban se classe 37e pays récepteur de la planète : un petit pays qui joue dans la cour des géants démographiques parce que sa diaspora, estimée à plusieurs fois sa population résidente, envoie massivement.

La dépendance s'est même accentuée avec la crise. En 2023, alors que le PIB s'était effondré, la part des transferts avait culminé à 30,7 % de la richesse nationale selon la Banque mondiale. Autrement dit, près d'un tiers de l'économie reposait sur la générosité des absents. Peu de pays au monde vivent à ce point sous perfusion de leurs émigrés.

Le Golfe, premier bailleur de fait

D'où vient cet argent ? Contrairement à une idée reçue, l'Europe et les Amériques ne sont pas en tête. Selon un rapport du Programme des Nations unies pour le développement, les pays du Conseil de coopération du Golfe constituent la première source de transferts vers le Liban, avec 48 % du total. L'Arabie saoudite, les Émirats, le Qatar et le Koweït abritent des centaines de milliers de travailleurs libanais, cadres, ingénieurs, médecins, commerçants, dont les salaires en devises fortes reviennent chaque mois au pays.

Cette géographie a une conséquence politique directe : la santé économique des ménages libanais est suspendue à la conjoncture du Golfe et à l'état des relations entre Beyrouth et ses partenaires arabes. Un tour de vis sur les visas ou un ralentissement pétrolier se répercute, à des milliers de kilomètres, sur la table des familles de Nabatieh ou de Tripoli.

Comment l'argent arrive vraiment

L'effondrement bancaire de 2019 a bouleversé les circuits. Avec des banques qui ont gelé les dépôts et rationné les retraits, personne ne veut plus voir ses dollars entrer dans un compte où ils resteraient captifs. Les émigrés privilégient donc les transferts en espèces, décaissés en dollars sonnants, via des réseaux spécialisés comme OMT, agent au Liban des grandes sociétés de transfert international.

Ces montants reçus de l'étranger après octobre 2019 relèvent de la catégorie des dollars frais, encadrée par la circulaire 150 de la Banque du Liban, adoptée le 9 avril 2020 pour distinguer l'argent réellement liquide de la dette gelée dans le système. Selon OMT, environ 150 000 familles reçoivent chaque mois des transferts en espèces et en dollars. C'est cette économie du cash, parallèle aux banques moribondes, qui fait aujourd'hui tourner le pays réel.

Une bouée qui masque l'échec

Ce filet de sécurité a un revers. L'argent de la diaspora finance d'abord la consommation courante, les loyers, la nourriture, les soins, bien plus que l'investissement productif. Il permet à des millions de Libanais de survivre, mais il anesthésie aussi la pression politique qui pousserait à réformer. Tant que les transferts comblent les trous, l'urgence d'un assainissement bancaire et d'un vrai budget s'émousse.

Surtout, cette dépendance expose le pays à des chocs qu'il ne maîtrise pas. Un repli du Golfe, une récession mondiale, une guerre régionale qui perturberait les corridors de transfert : chacun de ces scénarios frapperait les ménages libanais de plein fouet, sans amortisseur public. La diaspora est devenue la banque centrale officieuse du Liban. C'est une force considérable, et une vulnérabilité que l'État a tout intérêt à ne pas prendre pour acquise.

ÉconomieDiasporaBanque du Liban
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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