Bachar Mar-Khalifé joue Christophe : quand un enfant de Beyrouth relit la chanson française
Le lien France-Liban ne se résume pas aux conférences pour l'armée ni aux discours du Quai d'Orsay. Il passe aussi par un musicien né à Beyrouth et grandi à Paris, Bachar Mar-Khalifé, dont l'album de reprises de Christophe paraît ce 18 septembre. Un aller-retour culturel qui dit tout de ce que les deux pays se doivent l'un à l'autre.

Kergourlay, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
La relation entre la France et le Liban s'écrit d'ordinaire en langage d'État: financement de l'armée, mandat de la FINUL, aide à la reconstruction, communiqués du Quai d'Orsay. Mais elle se joue aussi, plus discrètement et parfois plus durablement, dans un studio d'enregistrement. Le 18 septembre 2026 paraît l'album Bachar Mar-Khalifé joue Christophe: un musicien né à Beyrouth, arrivé enfant en France, s'empare du répertoire d'une des figures les plus singulières de la chanson française. Ce disque n'est pas un fait divers culturel. Il montre ce que la France et le Liban se transmettent hors des cadres officiels: une langue, une sensibilité, une mémoire commune que l'exil recompose.
Un enfant de Beyrouth devenu artiste français
Bachar Mar-Khalifé est né à Beyrouth en 1983 et a rejoint la France avec sa famille alors qu'il était encore enfant, au début de la guerre civile libanaise. Il est le fils de Marcel Khalifé, l'un des compositeurs libanais les plus célèbres, connu pour avoir mis en musique la poésie de Mahmoud Darwich et fait du oud un instrument de conscience nationale. Formé en France, percussionniste avant tout, Bachar Mar-Khalifé a bâti une oeuvre personnelle qui tisse la langue arabe, l'électronique et la chanson, sans jamais se laisser enfermer dans l'étiquette de "musique du monde".
Sa trajectoire est celle d'une part importante de la communauté libanaise de France: partie du Liban dans les années de guerre, elle a grandi ici, s'est formée dans les conservatoires, les universités et les studios français, et a fini par produire des créateurs pleinement français sans jamais couper le fil avec Beyrouth. Cette double appartenance n'est pas un handicap; elle est devenue une matière première.
Pourquoi Christophe
Christophe, mort en 2020, était l'interprète des Mots bleus, dandy insaisissable passé de la variété yéyé des années 1960 à une gloire nouvelle au tournant des années 2000. Bachar Mar-Khalifé l'avait rencontré vers 2017 et avait passé du temps chez lui, à Paris. De cette rencontre était née une collaboration: le musicien franco-libanais avait composé pour Christophe le titre Jnoun, paru sur l'album On/Off en 2020, l'année de la disparition du chanteur.
L'album de reprises est né d'une carte blanche donnée à Bachar Mar-Khalifé, après deux années sans concert. "Je me suis plongé dans ce répertoire que je connaissais assez peu et j'ai choisi quelques titres qui me permettraient de parler de mon propre paradis perdu et de ce qui nous rassemble", explique-t-il dans un entretien à RFI Musique. La première écoute de Christophe, raconte-t-il, remonte au Liban, dans un karaoké où passait Les Mots bleus: "le refrain m'est resté dans la tête et le coeur". Le disque rassemble sept titres, parmi lesquels Les mots bleus, La dolce vita, Ferber endormi, Les paradis perdus et Les amoureux qui passent, un slow oublié de 1966.
Ce que ce disque dit du lien franco-libanais
L'intérêt de ce projet, du point de vue du Liban, n'est pas seulement musical. Il rend visible une francophonie qui n'est ni institutionnelle ni figée. Le Liban est l'un des pays où l'enseignement français est le plus dense au monde, et la France l'un des principaux foyers de la diaspora libanaise, avec une communauté estimée autour de plusieurs centaines de milliers de personnes. Cette proximité produit régulièrement des artistes de double culture: Wajdi Mouawad au théâtre, Amin Maalouf à l'Académie française, et cette lignée musicale des Khalifé, entre Beyrouth et Paris.
Reprendre Christophe, pour un artiste né à Beyrouth, ce n'est pas s'effacer derrière un patrimoine étranger. C'est revendiquer que ce patrimoine est aussi le sien. "On s'inspire tous des autres", dit Bachar Mar-Khalifé, qui décrit sa relation à Christophe comme un "échange équitable" plutôt qu'une transmission à sens unique. La formule vaut pour la relation entre les deux pays: la France a longtemps parlé de sa mission culturelle au Liban, mais le flux n'est pas unilatéral. Le Liban, par sa diaspora et ses artistes, réinjecte dans la culture française une mélancolie, une exigence et une mémoire de l'exil qui l'enrichissent en retour.
L'album prolonge une tournée, avec notamment des dates au Théâtre de la Bastille à Paris et un concert à Amboise le 9 octobre 2026. Autant d'occasions, pour un public français, d'entendre Christophe par la voix d'un enfant de Beyrouth, et de mesurer que le lien entre les deux pays se cultive aussi loin des salons diplomatiques.


