Saint-Joseph, l'université qui a fabriqué l'État libanais en français
Le lien le plus solide entre la France et le Liban n'est ni une ambassade ni un traité : c'est une université. Fondée en 1875 par des jésuites français, l'Université Saint-Joseph de Beyrouth a formé sept présidents de la République libanaise et gardé le français comme langue de travail du droit et de la médecine du pays. Récit d'un siècle et demi de francophonie devenue outil de souveraineté.

Naxh / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Quand on cherche le lien le plus profond entre la France et le Liban, on regarde d'ordinaire du côté de l'Élysée, du Quai d'Orsay ou du contingent français de la FINUL. On se trompe d'échelle. Le point d'ancrage le plus durable de la relation franco-libanaise n'est pas un traité, qui se dénonce, ni une ambassade, qui change de titulaire. C'est une institution : l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, fondée en 1875, qui a marqué en 2025 son siècle et demi d'existence. En cent cinquante ans, elle a formé l'élite de l'État libanais et fait du français une langue de travail du droit et de la médecine du pays. La francophonie y a cessé d'être un héritage colonial pour devenir un instrument de souveraineté libanaise.
Une naissance paradoxale
L'USJ voit le jour bien avant le mandat français sur le Liban. En 1875, des jésuites français transfèrent à Beyrouth leur collège-séminaire de Ghazir et lui donnent le statut d'université. Le paradoxe est total : l'établissement naît d'une alliance entre la Compagnie de Jésus, ordre religieux, et la IIIe République française, farouchement anticléricale à Paris. Les deux y trouvent leur compte. Les jésuites disposent d'un foyer d'enseignement supérieur au Levant ; la République, elle, tient là un relais d'influence linguistique et scientifique au coeur de l'Empire ottoman.
De cette alliance sortent, coup sur coup, les institutions qui feront la réputation de l'université. L'École française de médecine ouvre en 1883. En 1913, sous l'impulsion du juriste Paul-Louis Huvelin, s'ajoute une école de droit, en même temps qu'une école française d'ingénieurs. Trois disciplines, trois piliers d'un État moderne, enseignés en français au bord de la Méditerranée orientale, des décennies avant que le Liban ne devienne un pays indépendant en 1943.
La fabrique de l'élite dirigeante
Le rôle de l'USJ dans la construction du Liban contemporain se mesure à ses anciens. Sept présidents de la République libanaise sont passés par l'université : Camille Chamoun, Charles Helou, Elias Sarkis, Bachir puis Amine Gemayel, René Moawad et Elias Hraoui. Ce n'est pas une coïncidence, mais le produit d'une machine à former des juristes, des médecins et des hauts fonctionnaires qui allaient occuper les sommets de l'État.
Au-delà des chefs d'État, l'empreinte est intellectuelle. Michel Chiha, penseur et banquier, considéré comme l'un des concepteurs de la Constitution libanaise de 1926, appartient à cette galaxie. On y trouve aussi l'écrivain Amin Maalouf, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie française, les poètes Georges Schéhadé et Salah Stétié, le compositeur Gabriel Yared ou le journaliste Samir Kassir. L'USJ n'a pas seulement diplômé des cadres : elle a nourri une expression francophone libanaise qui rayonne bien au-delà des frontières du pays.
Le français, langue de travail du Liban
La singularité de l'USJ tient à ce que le français n'y est pas une matière, mais un outil de raisonnement. La faculté de droit, l'une des plus anciennes du Liban moderne, y enseigne encore le droit libanais et le droit français selon une tradition comparative, la plupart de ses cours étant dispensés en français. Des générations de magistrats et d'avocats libanais ont ainsi pensé le droit de leur pays dans deux langues à la fois. Côté santé, l'Hôtel-Dieu de France, hôpital universitaire de l'USJ, demeure l'une des références médicales du Moyen-Orient.
L'université d'aujourd'hui a largement débordé son noyau d'origine. Elle regroupe treize facultés, neuf écoles et quatorze instituts, répartis sur six campus à Beyrouth et des centres régionaux à Saïda, Tripoli et Zahlé, pour plus de 11 000 étudiants et quelque 500 enseignants, selon les chiffres de l'établissement. Elle a adopté le système européen de crédits (ECTS), signé plus de 350 conventions avec des universités étrangères et siège au sein de l'Agence universitaire de la Francophonie. Depuis janvier 2026, elle est dirigée par le père François Boëdec, qui a succédé au père Salim Daccache au rectorat.
Un lien qui a tenu quand tout tombait
Ce qui distingue l'USJ des instruments classiques de la relation franco-libanaise, c'est sa résilience. Là où les initiatives diplomatiques dépendent des majorités et des calendriers électoraux à Paris comme à Beyrouth, l'université a traversé la guerre civile (1975-1990), les crises économiques et l'effondrement financier de ces dernières années sans jamais fermer durablement ses portes. Le lien qu'elle incarne n'est pas otage d'un ministère ; il est enraciné dans des dizaines de milliers de trajectoires individuelles.
C'est là que la perspective libanaise compte. La francophonie de l'USJ n'a jamais fonctionné comme une dépendance, mais comme un levier : le Liban s'est servi d'outils intellectuels français pour bâtir ses propres institutions, former ses propres dirigeants et écrire sa propre Constitution. Aux côtés du dense réseau des lycées français, l'université jésuite constitue l'autre étage, supérieur, de ce pont éducatif. À l'heure où la France cherche par des conférences et des aides à consolider un État libanais fragilisé, le rappel est utile : l'investissement le plus rentable qu'elle ait jamais consenti au Liban n'a coûté ni missile ni sommet. Il a formé, un siècle et demi durant, ceux qui allaient faire le pays.


