L'ESA a 30 ans : l'école née d'un accord France-Liban qui forme les cadres du pays depuis la sortie de guerre
Le lien franco-libanais le plus concret n'est ni un sommet ni un communiqué. C'est une école de commerce fondée à Beyrouth en 1996 par un accord entre les deux États pour aider un pays qui sortait de quinze ans de guerre à se reconstruire. Trente ans plus tard, l'École supérieure des affaires reste debout, au milieu d'une nouvelle crise.

A.K.Khalifeh / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
Quand on cherche ce qui, dans la relation entre la France et le Liban, a vraiment tenu, on regarde d'ordinaire du côté de l'Élysée, des conférences de soutien ou des mandats de la FINUL. On oublie un objet plus modeste et plus durable : une école de management, plantée dans le quartier de Clemenceau à Beyrouth, née d'un accord signé entre les deux États alors que le pays sortait à peine de la guerre civile. L'École supérieure des affaires fête ses trente ans en 2026. Sa longévité dit quelque chose que les sommets ne disent pas : entre Paris et Beyrouth, ce sont les institutions qui survivent aux crises.
Un accord d'État, pas un projet privé
L'ESA n'est pas une école de commerce comme les autres. Elle a été officiellement créée le 5 avril 1996, en présence des présidents Jacques Chirac et Rafic Hariri, dans le cadre d'un accord intergouvernemental entre la France et le Liban, doublé d'une convention entre la Banque du Liban et la Chambre de commerce et d'industrie de Paris. Autrement dit, deux États ont décidé, ensemble, de fabriquer une institution économique sur le sol libanais.
Le pilotage pédagogique a été confié à la CCI de Paris, en liaison avec le ministère français des Affaires étrangères, tandis que la banque centrale libanaise apportait le socle local. Le montage est resté celui d'une association de droit libanais, adossée à une puissance publique française. Ce statut hybride explique sa résistance : l'école n'a jamais dépendu d'un seul mécène ni d'un seul gouvernement.
Pourquoi 1996
La date n'est pas anodine. En 1996, le Liban sort de quinze ans de guerre civile et entame la reconstruction pilotée par Rafic Hariri. Il manque au pays ce qu'aucun plan d'infrastructures ne fournit : des cadres capables de faire tourner des banques, des entreprises, des administrations. L'ESA a été conçue pour cela, former une élite managériale francophone susceptible d'accompagner la reprise économique et la création d'emplois.
C'est là que la logique française se lit clairement. Paris n'exportait pas seulement un diplôme ; elle plaçait un instrument de coopération de long terme, à la croisée de la francophonie, de l'influence économique et de la reconstruction. Une vitrine, au sens propre, de ce que la France sait faire au Liban quand elle inscrit son action dans la durée plutôt que dans l'urgence.
Ce que l'école délivre
Trente ans plus tard, l'ESA forme cadres et dirigeants du Liban et du Moyen-Orient. Elle délivre un Executive MBA adossé à ESCP, fonctionne selon des standards internationaux et a décroché des accréditations qui la situent dans le paysage mondial des business schools, notamment celle de l'Association of MBAs et le label Business Graduate Association. Son campus de Clemenceau est resté un point d'ancrage francophone au cœur de la capitale.
Ce positionnement n'a rien d'anecdotique pour le lien franco-libanais. Chaque promotion entretient un réseau bilingue, tourné vers la France, qui irrigue les entreprises, les banques et les institutions des deux rives de la Méditerranée. C'est de la diplomatie d'influence qui ne coûte pas un sommet et ne s'éteint pas avec un changement de majorité.
L'épreuve de l'effondrement
Les trente ans arrivent dans un contexte que les fondateurs de 1996 n'avaient pas anticipé. Depuis 2019, le Liban traverse l'un des effondrements économiques les plus brutaux de l'histoire récente, doublé d'une hémorragie de ses diplômés. Former une élite est une chose ; la retenir au pays en est une autre, quand les meilleurs partent vers le Golfe, l'Europe ou l'Amérique du Nord.
C'est précisément là que se joue l'utilité d'une institution comme l'ESA. Tant qu'elle forme sur place, en français, une génération qui n'a pas encore fait ses valises, elle maintient un lien que la crise cherche à défaire. Trente ans après un accord signé pour reconstruire, l'école se retrouve à jouer le même rôle qu'à sa naissance : garder au Liban une part de sa matière grise.
La leçon des trente ans
L'anniversaire de l'ESA n'est pas qu'une affaire de dîner de gala. Il rappelle que la relation France-Liban ne se résume pas aux photographies de chefs d'État. Elle tient aussi, et peut-être surtout, à des institutions patientes, nées d'un engagement d'État, capables de traverser les guerres, les crises et les alternances. À l'heure où Paris promet à nouveau son soutien au Liban, l'ESA offre un modèle éprouvé : celui d'un lien qui dure parce qu'il a été bâti pour durer.


