La France pousse le Liban vers le FMI : pour Paris, la clé de la reconstruction
Un conseiller financier de la mission de Jean-Yves Le Drian se trouve cette semaine à Beyrouth pour presser les réformes. Derrière la manoeuvre, une conviction française : sans accord avec le Fonds monétaire international, aucune conférence internationale ne financera la reconstruction du Liban.

Jim Mattis / Wikimedia Commons, CC BY 2.0
La diplomatie française a choisi son levier pour l'automne : le portefeuille. Cette semaine, un conseiller financier et économique de la mission de Jean-Yves Le Drian, émissaire personnel d'Emmanuel Macron pour le Liban, se trouve à Beyrouth avec un message sans détour aux responsables libanais. Accélérez les réformes, faute de quoi l'accord avec le Fonds monétaire international restera hors de portée. Et sans le FMI, prévient l'entourage de l'émissaire, il n'y aura pas de conférence internationale pour financer la reconstruction d'un pays dont le Sud sort dévasté.
La thèse française tient en une chaîne de conditions. Un accord préliminaire avec les services du Fonds, le fameux staff-level agreement, changerait l'image du Liban auprès des bailleurs et rouvrirait la porte des capitaux internationaux. C'est cet accord, et lui seul, qui permettrait de convoquer une conférence de reconstruction, selon une source proche de la mission Le Drian. Pour le Liban, l'enjeu n'est pas abstrait : il conditionne la remise sur pied des villages du Sud et la crédibilité retrouvée d'un État en faillite depuis 2019.
Le Drian, l'homme que Paris garde sur le dossier
Nommé envoyé personnel du président français pour le Liban en 2023, Jean-Yves Le Drian est devenu la courroie de transmission entre Paris et Beyrouth. Ancien ministre des Affaires étrangères puis de la Défense, il connaît le dossier libanais dans ses moindres blocages. Sa mission ne se limite pas aux mots : elle mobilise des experts financiers chargés d'ausculter, ligne par ligne, la mécanique des réformes exigées par le Fonds. Le déplacement de son conseiller économique cette semaine s'inscrit dans cette logique de pression technique, loin des communiqués.
Quatre ans après un premier accord préliminaire signé en avril 2022 et jamais concrétisé, Beyrouth doit repartir de la case départ. Le FMI attend toujours les mêmes prérequis : une loi crédible de répartition des pertes du secteur financier, un règlement de la dette de l'État envers la banque centrale, une trajectoire budgétaire de moyen terme et une restructuration bancaire assumée.
Deux verrous que Beyrouth n'a pas fait sauter
Le premier obstacle porte un nom technique et une charge politique lourde : la loi sur les pertes financières, aussi appelée loi sur l'écart financier. Le gouvernement en a transmis un texte au Parlement fin 2025, mais dans sa rédaction actuelle il reste inapplicable, selon la même source. Les corrections nécessaires ne sont pas les plus complexes à formuler, mais elles n'ont pas encore été votées. Or c'est ce texte qui décidera qui, des déposants, des banques ou de l'État, supportera l'ardoise de l'effondrement.
Le second verrou oppose deux institutions libanaises. Combien l'État doit-il à la Banque du Liban ? Le ministère des Finances a retenu, à contrecoeur, un montant d'environ 16,5 milliards de dollars, confirmé par un audit du cabinet KPMG. Le gouverneur de la banque centrale, Karim Souaid, réclame lui de porter la facture à 25 milliards, en y ajoutant un programme de soutien aux importations mis en place fin 2019. Problème, souligne la source française : ce programme n'était pas une décision de l'État mais de la banque centrale elle-même, que l'État n'a formalisée qu'en février 2020. Rouvrir ce dossier, alors qu'un chiffre avait été arrêté, retarde l'ensemble du processus.
La question n'est pas comptable. De ce montant dépend le rythme auquel les caisses de la banque centrale seront réalimentées, et donc la marge de manoeuvre budgétaire d'un État exsangue. La conversion éventuelle de cette dette en obligations perpétuelles, et le taux d'intérêt qui y serait appliqué, devront s'inscrire dans la trajectoire validée par le FMI.
Un FMI attendu compréhensif, mais pas complaisant
La France plaide pour un Liban traité avec ménagement. Le Fonds ne devrait pas imposer des conditions insurmontables, compte tenu de la présence de forces israéliennes dans le Sud et des destructions de villages, estime la source proche de la mission. Mais les attentes en matière de réformes demeurent, notamment sur les banques : certaines survivront, d'autres fusionneront, d'autres disparaîtront. Aucune indulgence ne dispensera Beyrouth d'assainir un secteur financier qui a englouti l'épargne des Libanais.
Selon l'entourage de l'émissaire, un accord au niveau des services du Fonds reste possible avant la fin de l'année, à condition que le Parlement tranche enfin. Le calendrier est serré, mais pas irréaliste.
L'ONU en relais sur le front sécuritaire
Le volet financier n'avance pas seul. La deuxième semaine d'octobre, Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint des Nations unies chargé des opérations de paix, est attendu à Beyrouth pour examiner l'après-FINUL et les formules envisagées après le retrait de la force onusienne du Liban-Sud. Reconstruction économique et sécurité du Sud avancent de front, et sur les deux tableaux, Paris et l'ONU entendent rester des interlocuteurs de premier plan pour un Liban qui a besoin d'alliés fiables.
Pour le Liban, la leçon est limpide : la France pousse, mais la décision reste libanaise. L'accord avec le FMI, la reconstruction et le retour de la confiance internationale ne dépendent pas d'un émissaire français, aussi engagé soit-il, mais de la capacité du Parlement de Beyrouth à voter, enfin, les lois qui traînent depuis des années.


