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France–Liban· Portrait

Karim Émile Bitar, le penseur franco-libanais d'un État souverain et réformé

Chercheur à l'IRIS, ancien directeur de l'Institut de science politique de l'USJ, fils d'un ministre intègre des années 1970, il incarne une élite libanaise de compétence qui pense l'État sans jamais l'avoir monnayé. Premier volet de notre série Visages du renouveau libanais.

Portrait de Karim Émile Bitar, chercheur et professeur franco-libanais

Compte X de Karim Émile Bitar

Il y a des trajectoires qui racontent un pays mieux qu'un long discours. Celle de Karim Émile Bitar, figure de la pensée politique franco-libanaise, en fait partie. Énarque devenu chercheur, professeur à Beyrouth et à Paris, il appartient à cette élite libanaise qui n'a jamais porté les armes et n'a jamais monnayé sa loyauté à un clan. C'est précisément ce qui la rend rare, et précieuse, dans un pays où la vie publique reste verrouillée par le confessionnalisme et les allégeances.

Premier volet de notre série Visages du renouveau libanais, ce portrait s'attache moins à une carrière qu'à une manière de penser le Liban : celle d'un homme qui croit encore à l'État, à la souveraineté et à la réforme, à rebours du fatalisme ambiant.

Un héritage : l'ombre lumineuse d'Émile Bitar

On ne comprend pas Karim Émile Bitar sans son père. Émile Bitar fut nommé ministre de la Santé en 1970, dans le gouvernement dit « des jeunes » de Saëb Salam, censé incarner un Liban modernisé, soucieux du droit et de la justice sociale. Médecin de formation, il engagea une bataille frontale contre les monopoles du médicament qui rançonnaient les malades. L'aventure fut brève : il démissionna avec fracas, refusant de composer avec les intérêts qu'il combattait.

Cette figure paternelle, celle d'un homme intègre qui préfère partir plutôt que se renier, structure toute la pensée du fils. La Fondation Émile Bitar, dont Karim Émile Bitar est secrétaire général, perpétue cette mémoire. Dans un Liban où l'on hérite souvent d'un siège parlementaire, lui a hérité d'une exigence : celle de l'État de droit.

De l'ENA à Beyrouth : le parcours d'un passeur

Diplômé de Sciences Po Paris, ancien élève de l'École nationale d'administration (promotion Cyrano de Bergerac, 1997-1999), Karim Émile Bitar a complété sa formation en droit, économie et relations internationales à la Sorbonne et dans les universités McGill et Harvard. Il a d'abord travaillé cinq ans au sein du groupe Canal+, avant de se consacrer à l'analyse géopolitique.

Chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère américaine, il a dirigé l'Institut de science politique de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, l'une des plus prestigieuses institutions académiques du pays. Il y est aujourd'hui titulaire de la chaire Georges Corm de relations internationales, d'économie politique et d'histoire des idées, du nom du grand économiste et ancien ministre libanais des Finances : une filiation intellectuelle qui en dit long sur son ancrage dans une pensée libanaise exigeante et non communautaire.

Son autorité déborde largement Paris et Beyrouth. Il est rattaché au Geneva Center for Security Policy (GCSP) à Genève, au Middle East Institute de Washington et à l'Institut Medea de Bruxelles, enseigne le Moyen-Orient contemporain à Sciences Po Paris et dirige depuis des années la revue L'ENA hors les murs. Une double appartenance, française et libanaise, qui fait de lui un passeur entre les deux rives.

Karim Émile Bitar en robe académique lors d'une cérémonie à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth
Karim Émile Bitar à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, où il est titulaire de la chaire Georges Corm et a dirigé l'Institut de science politique. Photo : compte X de Karim Émile Bitar

Une pensée : souveraineté, réforme, déconfessionnalisation

La ligne intellectuelle de Karim Émile Bitar est constante. Il défend l'idée d'un Liban réellement souverain, capable de se libérer des tutelles étrangères comme des féodalités internes. Analyste lucide, il a décrit le Liban comme un pays pris entre « des réformes improbables et une révolution impossible », diagnostiquant sans complaisance le blocage d'un système confessionnel à bout de souffle.

Il fut l'une des voix qui ont su lire le soulèvement d'octobre 2019, ce moment où des centaines de milliers de Libanais, par-delà les appartenances communautaires, ont réclamé la chute d'une classe dirigeante. Après la double explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, il a analysé sans détour la « descente aux enfers » d'un pays sacrifié par ses élites, et l'impunité qui a suivi. Pour lui, la sortie de crise ne viendra pas d'un énième partage du pouvoir entre chefs de clans, mais d'une refondation de l'État et d'un dépassement du clientélisme communautaire.

Kulluna Irada : quand la pensée passe à l'action

Karim Émile Bitar n'est pas seulement un observateur. Il est cofondateur de Kulluna Irada (« Nous sommes tous détermination »), une organisation civique de plaidoyer pour la réforme politique et économique du Liban. Le mouvement milite pour l'indépendance de la justice, la transparence budgétaire, la réforme du secteur bancaire et la fin de l'économie de rente qui a conduit le pays à la faillite. Vice-président du Cercle des économistes arabes, il porte cette exigence réformatrice sur le terrain des idées comme sur celui de l'action civique.

C'est ce qui distingue son cas. Là où beaucoup d'intellectuels se contentent du commentaire, lui a contribué à bâtir un instrument concret de réforme, sans jamais entrer dans le jeu confessionnel ni briguer de mandat. Une manière de peser sur le débat public libanais par la compétence, non par la clientèle.

Le pont France-Liban : de Gaulle, la diaspora

La relation franco-libanaise est au cœur de son œuvre. Dans un essai remarqué publié par la Fondation Charles de Gaulle, il puise dans le gaullisme un modèle de souveraineté et de restauration de l'État, rappelant que la grandeur d'une nation tient d'abord à son indépendance. Il a codirigé Le cèdre et le chêne. De Gaulle et le Liban (Geuthner, 2015), qui explore ce lien singulier entre la France et le Liban, et Regards sur la France (Seuil, 2007), un ouvrage collectif réunissant des personnalités du monde entier autour de la place de la France dans le monde.

Il est l'un des experts du Moyen-Orient les plus fréquemment cités dans les médias internationaux, avec plus de 1 200 reprises dans la presse. Il a été auditionné à plusieurs reprises par les commissions des affaires étrangères de l'Assemblée nationale française et du Parlement européen, et a donné des conférences dans plus d'une vingtaine de pays. Cette audience fait de lui l'une des voix les plus écoutées de la diaspora libanaise : une expertise qui parle aux institutions françaises et européennes sans jamais renier son attachement à Beyrouth.

Ce qu'il incarne

Karim Émile Bitar ne dirige pas de parti et ne brigue aucun poste. C'est justement ce qui donne du poids à sa parole. Dans un paysage saturé de responsables usés, il représente une élite de compétence : formée, intègre, tournée vers l'intérêt général. Enseigner à des générations d'étudiants libanais, transmettre une exigence de rigueur et de service public, est peut-être sa contribution la plus durable à l'avenir du pays.

Le Liban de demain aura besoin de figures capables de penser l'État plutôt que de se le partager. C'est cette famille d'esprits, dont Karim Émile Bitar est l'un des représentants les plus visibles, que notre série Visages du renouveau libanais entend mettre en lumière.

Questions fréquentes

Qui est Karim Émile Bitar ?

Karim Émile Bitar est un politologue franco-libanais, chercheur associé à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) à Paris et spécialiste du Moyen-Orient. Énarque et diplômé de Sciences Po, il a dirigé l'Institut de science politique de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, où il est titulaire de la chaire Georges Corm, et enseigne les relations internationales dans plusieurs grandes écoles françaises.

Quel est le lien avec son père, Émile Bitar ?

Son père, Émile Bitar, fut ministre de la Santé du Liban en 1970. Médecin, il démissionna après avoir mené un combat contre les monopoles du médicament. Cette figure d'intégrité et de réforme de l'État structure la pensée de son fils, qui est secrétaire général de la Fondation Émile Bitar.

Qu'est-ce que Kulluna Irada ?

Kulluna Irada est une organisation civique de plaidoyer pour la réforme politique et économique du Liban, dont Karim Émile Bitar est cofondateur. Le mouvement milite pour l'indépendance de la justice, la transparence budgétaire, la réforme du secteur bancaire et la fin de l'économie de rente. Il illustre l'engagement concret de Bitar au-delà de l'analyse.

Quelles sont ses principales idées sur le Liban ?

Karim Émile Bitar défend un Liban souverain, libéré des tutelles étrangères et des féodalités internes. Il plaide pour une refondation de l'État et un dépassement du système confessionnel, qu'il juge à bout de souffle. Il a résumé la situation libanaise par la formule d'un pays pris entre réformes improbables et révolution impossible.

Quel rôle joue-t-il entre la France et le Liban ?

Il est l'une des voix les plus écoutées de la diaspora libanaise en France. Cité plus de 1 200 fois dans la presse internationale, il a été auditionné par la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale française et par le Parlement européen. Auteur d'un essai sur de Gaulle et le Liban, il incarne un pont intellectuel entre Paris et Beyrouth.

Pourquoi le présente-t-on comme une figure du renouveau libanais ?

Parce qu'il appartient à une élite de compétence, sans appartenance milicienne ni ambition de pouvoir personnel, qui pense l'État plutôt que de se le partager. Sa formation, son intégrité, son engagement réformateur et son rôle de transmission auprès des jeunes générations libanaises en font un représentant de l'alternative au système confessionnel.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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