Michel Chiha, le banquier francophone qui a écrit la Constitution du Liban
Il y a cent ans, la première Constitution libanaise était rédigée en français par un banquier de Beyrouth. Michel Chiha n'a jamais été président ni Premier ministre, mais aucun homme n'a autant façonné l'idée que le Liban se fait de lui-même.

Place de l'Étoile, Beyrouth, 1967. Domaine public / Wikimedia Commons
La Constitution qui gouverne encore aujourd'hui la République libanaise n'a pas été écrite par un général, ni dictée par une puissance étrangère. Elle a été rédigée en français, à la main, par un banquier de Beyrouth qui ne détiendra jamais aucune charge exécutive. Michel Chiha reste l'un des hommes les plus méconnus du grand public et pourtant l'un des plus décisifs de l'histoire libanaise: c'est de sa plume qu'est sortie, il y a cent ans, la matrice juridique du pays. Son centenaire, en 2026, est l'occasion de rappeler combien l'État libanais est né d'une main libanaise, dans une langue partagée avec la France.
Un banquier entré en politique
Né à Beyrouth en 1891 dans une famille de la bourgeoisie commerçante d'origine chaldéenne, Michel Chiha rejoint dès 1907 l'affaire familiale, la Banque Pharaon et Chiha, l'une des maisons financières les plus en vue de la ville. La finance ne le quittera jamais: elle nourrit sa conviction que le Liban est d'abord une place d'échange, un carrefour marchand entre l'Orient et la Méditerranée. Réfugié en Égypte pendant la Première Guerre mondiale, il revient dans un Beyrouth sorti de l'Empire ottoman et placé sous mandat français par la Société des Nations.
En 1925, Chiha est élu représentant de Beyrouth au Conseil représentatif du Grand Liban. C'est là que se joue l'essentiel. Chargé de doter le jeune État d'une loi fondamentale, le Conseil confie le travail de rédaction à une poignée d'hommes. Chiha en devient la cheville ouvrière.
Une Constitution écrite en français
Le texte est rédigé en français par Michel Chiha, puis traduit en arabe par le journaliste Chebl Dammous. La Constitution est promulguée le 23 mai 1926. Elle crée la République libanaise, un régime parlementaire dont l'architecture doit beaucoup au modèle de la Troisième République française: un Parlement élu, un président de la République, un gouvernement responsable devant les députés. Le choix de la langue n'est pas anecdotique. Il dit l'ancrage francophone des élites libanaises de l'époque et scelle, dès l'acte de naissance de l'État, un lien culturel avec la France que le Liban n'a jamais renié.
Ce lien n'efface pas la souveraineté du geste. Le mandat français encadrait le processus, mais le texte porte la marque d'un Libanais pensant le Liban. C'est tout le paradoxe fondateur: un pays dont l'indépendance ne sera arrachée qu'en 1943 s'est d'abord écrit une Constitution, avec ses propres juristes, dix-sept ans plus tôt.
Le théoricien d'un Liban pluriel
Chiha n'est pas qu'un rédacteur. Il est le penseur d'une certaine idée du Liban. Dans ses écrits et ses conférences, il défend l'image d'un pays méditerranéen, ouvert, commerçant, dont la richesse tient à la coexistence de ses communautés plutôt qu'à l'uniformité. Pour lui, le Liban est un lieu de rencontre, une mosaïque dont l'équilibre fait la force et la fragilité.
Cette vision a aussi sa part d'ombre et de débat. Chiha est souvent présenté comme l'un des architectes du partage confessionnel des pouvoirs inscrit dans la Constitution. Des travaux universitaires discutent cette paternité et rappellent que la responsabilité des articles confessionnels est partagée entre les élites libanaises de l'époque et l'autorité mandataire française. Le débat reste vif chez les historiens; il n'enlève rien au fait que l'ossature de l'État libanais contemporain remonte à ce texte de 1926.
Le pouvoir par la plume
À partir de 1934, Michel Chiha porte ses idées dans un quotidien francophone qu'il anime, Le Jour. Jusqu'à sa mort, il y livre presque chaque jour un éditorial où s'expose sa lecture du pays et du monde. Cette influence par l'écrit, plus que par la fonction, fait de lui une figure singulière: un homme qui a préféré former l'opinion et les cadres plutôt que gouverner.
Beau-frère de Bechara el-Khoury, premier président du Liban indépendant dont il avait épousé la sœur, Chiha se tient au plus près du pouvoir sans jamais l'exercer directement. Il meurt à Beyrouth le 29 décembre 1954. La postérité lui a donné un surnom qui résume son empreinte: le père de la Constitution, Abou el-doustour.
Un héritage qui tient encore debout
Cent ans plus tard, la Constitution de 1926, plusieurs fois amendée, demeure la loi fondamentale du Liban. Dans un pays traversé par les crises, elle est l'un des rares fils continus de son histoire institutionnelle. Se souvenir de Michel Chiha, c'est rappeler que le Liban moderne s'est d'abord écrit, et qu'il s'est écrit en français autant qu'en arabe, par la main d'un Beyrouthin convaincu que la survie de son pays passait par sa capacité à faire tenir ensemble ce que l'Histoire avait réuni.

