Fairuz, la voix qui a refusé de choisir un camp : portrait de la patrie sonore du Liban
À 90 ans, après avoir enterré son fils Ziad Rahbani en juillet 2025, Fairuz reste le seul point sur lequel les Libanais de toutes confessions s'accordent encore. Récit d'une chanteuse devenue nation.

Photo Associated Press, via Wikimedia Commons (domaine public)
Dans une grande partie du monde arabe, la journée ne commence pas par un journal ni par un appel à la prière, mais par une voix. Celle de Fairuz, diffusée chaque matin depuis des décennies par les radios de Beyrouth au Caire, d'Amman à la diaspora. C'est une habitude qui dit l'essentiel : dans un Liban fracturé par dix-huit confessions, une guerre civile et des effondrements à répétition, Fairuz demeure le dernier consensus. On peut être maronite, sunnite, chiite ou druze, de droite ou de gauche, de Beyrouth ou de Sao Paulo : on écoute Fairuz. Elle n'est pas une chanteuse nationale, elle est devenue la nation elle-même, chantée.
Sa force tient à un paradoxe rare. Fairuz est célèbre pour ce qu'elle a chanté, mais elle est aimée pour ce qu'elle a refusé de chanter. Là où d'autres artistes se sont vendus à un clan, elle s'est tue au bon moment. Ce silence est le socle de sa souveraineté.
Nouhad Haddad, l'enfant de Zqaq el-Blat
Elle naît Nouhad Wadih Haddad le 21 novembre 1934 à Beyrouth, dans une famille chrétienne maronite installée à Zqaq el-Blat, un quartier populaire du centre. Son père, charpentier, avait fui vers le Liban pour échapper aux massacres visant les chrétiens d'Orient sous l'Empire ottoman. La petite Nouhad grandit modestement, chante à l'école, puis à la radio. Un professeur du Conservatoire, Mohammed Flayfel, la remarque. C'est à la Radio du Proche-Orient qu'elle prend son nom de scène : Fairuz, la turquoise en arabe, la pierre qui protège du mauvais oeil.
Le vrai tournant est une rencontre. Au début des années 1950, deux frères compositeurs, Assi et Mansour Rahbani, entendent cette voix cristalline et décident d'écrire pour elle. Assi deviendra son mari. Ensemble, ils inventent un genre : une musique libanaise moderne qui marie le chant oriental, la musique byzantine et maronite, les tangos latins et les orchestrations symphoniques occidentales. Rien de tel n'existait dans un monde arabe habitué aux longues mélopées égyptiennes. Le style Rahbani-Fairuz choque d'abord, puis s'impose.
Baalbeck, l'invention d'un Liban chanté
En 1957, le comité du Festival international de Baalbeck demande aux Rahbani de créer une soirée libanaise pour un public d'étrangers et d'intellectuels occidentalisés. Sur les marches des temples romains, Fairuz chante un Liban de villages, de montagnes et de fontaines. Le triomphe est immédiat. Pendant deux décennies, le trio enchaîne des comédies musicales entières, jouées à Baalbeck, aux Cèdres, à Damas, à Londres et jusqu'en Amérique du Sud, où Fairuz se produit dès 1961, à Rio, Sao Paulo et Buenos Aires, avant même d'avoir chanté à Beyrouth.
Ces spectacles ne sont pas du folklore décoratif. Ils racontent une idée du pays. Dans Ayyam Fakhreddine (1966), Fairuz incarne la conscience d'un peuple qui attend un souverain capable de le rendre indépendant, en référence à l'émir Fakhr-al-Din qui régna sur la montagne libanaise au XVIIe siècle. Dans Jisr el Kamar (1962), elle réconcilie deux villages en guerre, écho direct à la première fracture communautaire du Liban moderne, celle de 1958. Bien avant l'effondrement, l'oeuvre Rahbani posait déjà la question qui hante le pays : peut-on tenir ensemble ?
La voix qui a refusé la guerre
Le 13 avril 1975, la guerre civile éclate pendant que Fairuz et les Rahbani jouent Mays el-Rim au théâtre Piccadilly de Beyrouth. La scène libanaise s'effondre. Et Fairuz prend une décision qui va définir sa légende : elle refuse de se produire au Liban tant que le pays s'entretue. Pas de concert pour les chrétiens contre les musulmans, pas de gala pour une milice contre une autre. Elle se fait rare, précisément pour n'appartenir à personne.
Ce refus a un prix, mais il a un rendement inestimable. En ne chantant pour aucun camp, Fairuz devient la propriété de tous. Sa chanson Li Beirut, hymne déchirant à une capitale en ruines, se transmet de part et d'autre des lignes de front. Quand elle remonte enfin sur une scène libanaise en 1994, dans un méga-concert au coeur d'un centre-ville de Beyrouth encore éventré par les combats, ce n'est pas un simple retour : c'est le pays qui tente de se rassembler autour de la seule figure qu'aucune faction n'a réussi à confisquer.
Cette retenue est exactement ce qui manque à la vie politique libanaise, et ce qui explique l'affection intacte que lui portent des publics que tout oppose. Fairuz n'a jamais eu besoin de prendre parti pour défendre le Liban. Elle l'a défendu en refusant de le diviser.
Le tournant Ziad, puis le deuil
Assi Rahbani, diminué par un accident vasculaire dès 1972, meurt le 21 juin 1986. La carrière de Fairuz aurait pu s'arrêter là. Elle prend au contraire un virage audacieux, porté par son fils Ziad Rahbani. Compositeur surdoué, dramaturge caustique et pianiste de jazz, Ziad réinvente le répertoire maternel : il injecte le jazz et le funk dans la mélodie orientale, écrit des textes crus et modernes qui heurtent les puristes. L'album Wahdoun (1979), puis Kifak Enta (1991), font scandale avant de devenir des classiques. Grâce à Ziad, Fairuz reste vivante artistiquement, jamais figée en statue.
Le 26 juillet 2025, Ziad Rahbani meurt à 69 ans dans un hôpital de Beyrouth. Selon l'Agence nationale d'information, l'agence officielle libanaise, il succombe à une crise cardiaque au terme d'une longue maladie. Le pays entre en deuil. Deux jours plus tard, à l'église de la Dormition de Bikfaya, une silhouette voûtée de 90 ans franchit les portes : Fairuz, qui n'avait plus été vue en public depuis des années, vient enterrer son fils. L'image bouleverse tout le monde arabe. La femme qui avait consolé un pays de ses morts enterrait le sien.
La France, l'autre patrie de Fairuz
Le lien entre Fairuz et la France est ancien et profond. Elle chante à l'Olympia de Paris dès 1979, puis au Palais omnisports de Bercy en 1988, où le ministre de la Culture Jack Lang la fait commandeur des Arts et des Lettres. Trente ans plus tard, le 1er septembre 2020, moins d'un mois après l'explosion du port de Beyrouth, Emmanuel Macron fait de sa visite à Fairuz, dans sa résidence de Rabieh, l'un des premiers gestes de son déplacement au Liban. Il lui remet les insignes de commandeur de la Légion d'honneur. Le choix n'a rien d'anodin : en allant vers la seule figure que les Libanais reconnaissent tous, Paris s'adressait au pays par-dessus ses factions.
Fairuz appartient à cette lignée d'artistes libanais qui ont fait du lien avec la culture française une part de leur identité, de Gibran, dont elle a mis en musique le poème Aatini al-Nay wa Ghanni, jusqu'aux enfants de la diaspora qui, aujourd'hui encore, prolongent ce dialogue entre Beyrouth et l'Europe.
À 90 ans, Fairuz ne se produit plus. Mais chaque matin, sa voix se lève encore au-dessus d'un pays qui doute de presque tout, sauf d'elle. C'est peut-être la plus discrète des souverainetés : celle d'une culture qui tient debout quand l'État vacille.
Pour approfondir : notre portrait de Gibran Khalil Gibran et notre article sur Bachar Mar-Khalifé, autre passeur entre le Liban et la chanson française.
Questions fréquentes
Quel est le vrai nom de Fairuz ?
Fairuz s'appelle en réalité Nouhad Wadih Haddad. Née le 21 novembre 1934 à Beyrouth dans une famille maronite, elle a pris le nom de scène Fairuz, qui signifie turquoise en arabe, au début de sa carrière à la radio.
Pourquoi Fairuz est-elle un symbole d'unité au Liban ?
Pendant la guerre civile de 1975-1990, Fairuz a refusé de se produire pour un camp libanais afin de ne pas être instrumentalisée. Ce retrait l'a rendue chère à des publics de toutes confessions et a fait d'elle une figure d'unité nationale.
Qui était Ziad Rahbani ?
Ziad Rahbani était le fils de Fairuz et du compositeur Assi Rahbani. Compositeur, pianiste de jazz et dramaturge, il a modernisé le répertoire de sa mère. Il est mort le 26 juillet 2025 à Beyrouth, à l'âge de 69 ans.


