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Diaspora· Dossier

La diaspora libanaise en Afrique : histoire et poids d'une présence méconnue

Ils seraient plusieurs centaines de milliers, du Sénégal à la Côte d'Ivoire, du Nigeria à la RDC. Installés depuis la fin du XIXe siècle, les Libanais d'Afrique forment l'une des diasporas les plus anciennes et les plus enracinées du pays. Retour sur une aventure humaine et économique largement ignorée en France.

Vue nocturne du Plateau, le quartier des affaires d'Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire

abdallahh / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Quand on parle de la diaspora libanaise, on pense d'abord au Brésil, aux États-Unis ou à la France. On oublie l'Afrique. C'est pourtant sur ce continent que s'est nouée l'une des plus anciennes et des plus singulières aventures de l'émigration libanaise : une présence vieille de plus d'un siècle, dispersée du Sénégal à la Côte d'Ivoire, du Nigeria à la République démocratique du Congo, et devenue partie intégrante du tissu économique de dizaines de pays.

Une émigration née d'un malentendu

L'histoire commence dans les années 1880, dans un Mont-Liban alors sous domination ottomane. La région traverse une crise : surpopulation des montagnes, pauvreté rurale, effondrement de la sériciculture, l'élevage du ver à soie qui faisait vivre des villages entiers. Des milliers de familles, chrétiennes maronites d'abord, prennent la mer. Leur destination rêvée : l'Amérique. Beaucoup n'y arriveront jamais. Embarqués à Marseille, certains sont débarqués par des capitaines peu scrupuleux sur les côtes de l'Afrique de l'Ouest, à Dakar ou en Casamance, en leur faisant croire qu'ils touchaient au Nouveau Monde. D'autres, faute de moyens pour poursuivre la traversée atlantique, s'arrêtent là où le bateau les mène. C'est ce hasard, autant que le calcul, qui fonde les premières communautés.

L'historien Andrew Arsan, auteur d'une étude de référence sur les Libanais de l'Afrique-Occidentale française (Interlopers of Empire), a montré comment ces pionniers se sont insérés dans l'économie coloniale : petits colporteurs au départ, ils remontent peu à peu les filières du commerce, de l'arachide au Sénégal au cacao et au café en Côte d'Ivoire. La Première Guerre mondiale, puis l'installation du mandat français sur le Liban en 1920, accélèrent les départs et facilitent la circulation entre un Liban et une Afrique désormais reliés par la même puissance tutélaire.

Combien sont-ils ? Le flou des chiffres

La première difficulté, pour qui veut mesurer cette diaspora, est qu'aucun recensement fiable n'existe. Les États africains concernés ne comptabilisent pas systématiquement les résidents d'origine libanaise, et beaucoup de familles sont installées depuis trois ou quatre générations, souvent binationales. Les estimations disponibles, à manier avec prudence, situent l'ensemble de la présence libanaise sur le continent autour de plusieurs centaines de milliers de personnes, dont la très grande majorité en Afrique de l'Ouest.

La Côte d'Ivoire arrive en tête : sa communauté, la plus importante d'Afrique, est estimée dans une fourchette large allant de 100 000 à 300 000 personnes selon les sources et les périodes, concentrée à Abidjan. Viennent ensuite le Sénégal, où les évaluations oscillent entre 50 000 et 150 000, puis le Nigeria, autour de quelques dizaines de milliers. Des communautés plus modestes existent en Sierra Leone, au Ghana, en Guinée, au Bénin, en RDC ou en Angola. Ces chiffres sont des ordres de grandeur : ils disent moins une précision statistique qu'une réalité de long terme, celle d'un enracinement.

Du comptoir à l'industrie

Ce qui frappe, dans cette histoire, c'est la trajectoire économique. Partis avec presque rien, les premiers migrants s'imposent d'abord dans le commerce de détail et la distribution, là où ils font le lien entre les producteurs ruraux et les circuits d'exportation. Au fil des générations, les familles investissent l'import-export, puis l'industrie, l'agroalimentaire, la construction, l'immobilier, l'hôtellerie. Dans plusieurs capitales ouest-africaines, des groupes d'origine libanaise comptent aujourd'hui parmi les acteurs économiques de premier plan.

Cette réussite a parfois nourri des tensions et des raccourcis, la communauté étant tour à tour perçue comme un moteur du développement local et comme un groupe à part. La réalité est plus nuancée : profondément intégrées, souvent nées sur place, ces familles se vivent comme libano-africaines, attachées à leur pays de résidence autant qu'à un Liban qu'elles n'ont parfois jamais connu autrement que par les récits.

Des dynasties qui pèsent

Derrière ces généralités, des noms. En Côte d'Ivoire, où la communauté est la plus dense, la famille Beydoun illustre ce passage du comptoir a l'industrie. Arrivé à Abidjan en 1977, Abdoul Hussein Beydoun débute à seize ans dans les matériaux de construction et la distribution, rachète l'entreprise Bernabé en 2003 et dirige aujourd'hui le groupe Yeshi, qui a réalisé un chiffre d'affaires de l'ordre de 47 milliards de francs CFA, environ 72 millions d'euros, en 2017.

Dans le même pays, les frères Seklaoui ont bâti avec Sociam un acteur régional de la distribution d'électroménager et d'électronique, partenaire de grandes marques internationales et propriétaire de sa propre enseigne, Nasco, présente jusqu'en République démocratique du Congo. Ces trajectoires ne sont pas isolées : en Côte d'Ivoire, les entreprises tenues par des familles d'origine libanaise ont représenté, selon les estimations, près de 15 % des recettes fiscales et environ 8 % du produit intérieur brut au milieu des années 2010, pour une communauté d'environ 100 000 personnes.

Une nouvelle génération, du négoce à la tech

La relève ne se limite plus au commerce et à l'industrie traditionnels. Une génération d'entrepreneurs libano-africains investit désormais les services numériques et l'intelligence artificielle. C'est le cas de ThalerTech Africa, acteur de référence du déploiement d'agents d'intelligence artificielle autonomes sur le continent et partenaire officiel de la plateforme d'automatisation Make, make.com, pour l'Afrique. Un signe que le lien entre le savoir-faire libanais et les marchés africains, né du colportage au XIXe siècle, se réinvente aujourd'hui autour de la technologie.

Un pont entre trois rives

Pour LibanInfo, cette diaspora est un sujet de fond, et pas un exotisme. Elle prolonge, sur un troisième continent, l'histoire des liens entre le Liban et la France : c'est dans le cadre francophone, hérité du mandat et de la colonisation, que se sont tissés une grande partie de ces parcours. Elle éclaire aussi la manière dont un petit pays méditerranéen a essaimé aux quatre coins du monde, transformant l'exil en réseau et la contrainte en trajectoire.

Nous consacrerons à cette présence une série de décryptages pays par pays. Le premier volet est consacré au socle historique de l'ensemble : la diaspora libanaise en Afrique de l'Ouest, de la Côte d'Ivoire au Sénégal. D'autres suivront, car cette histoire, méconnue en France, mérite d'être racontée pour ce qu'elle est : une part entière de ce que le Liban a donné au monde.

DiasporaAfriqueHistoireCôte d'IvoireSénégal
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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