Hôtel-Dieu de France : l'hôpital que Paris a bâti à Beyrouth et laissé au Liban
Le lien franco-libanais le plus tangible n'est ni un traité ni une base militaire. C'est un hôpital, posé par la France en 1923, remis au Liban en 1984, devenu le plus grand centre hospitalier du pays et qui a refusé de fermer à travers la guerre, l'effondrement et l'explosion du port.

Naxh, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Quand on cherche le lien le plus solide entre la France et le Liban, on regarde d'ordinaire vers l'Élysée, le Quai d'Orsay ou le contingent français de la FINUL. On se trompe d'adresse. Le lien le plus concret est un ensemble de bâtiments accrochés à la colline d'Achrafieh, à Beyrouth : l'Hôtel-Dieu de France. Un hôpital que la France a bâti au sortir de la Première Guerre mondiale, qu'elle a fini par confier aux Libanais eux-mêmes, et qui a continué de soigner quand presque tout le reste s'effondrait. C'est une coopération qui ne se mesure pas en communiqués, mais en salles d'opération restées ouvertes.
Une pierre posée par Gouraud
L'histoire commence en 1922. Un accord entre le gouvernement français et les jésuites vient consolider la faculté française de médecine de l'Université Saint-Joseph, ouverte à Beyrouth à la fin du XIXe siècle et qui manquait encore de son hôpital d'application. Le 2 mai 1922, le haut-commissaire français au Levant, le général Henri Gouraud, pose la première pierre de l'établissement. L'inauguration a lieu un an plus tard : le 27 mai 1923, c'est le général Maxime Weygand qui ouvre les portes de l'Hôtel-Dieu de France, qui accueille ses premiers patients la même année.
Dès l'origine, l'établissement n'est pas qu'un lieu de soins. Il est l'hôpital universitaire de la faculté de médecine de l'USJ : on y soigne, on y enseigne, on y forme les médecins libanais. C'est là que se noue, dans la pierre, l'un des fils les plus durables du lien franco-libanais, celui de la formation médicale en français.
De l'hôpital français à l'hôpital libanais
Le tournant décisif intervient en 1984, en pleine guerre civile. L'État français transfère la gestion directe de l'Hôtel-Dieu de France à l'Université Saint-Joseph, au moyen d'un bail de longue durée renouvelable. L'établissement bâti par la France devient alors un hôpital universitaire libanais à but non lucratif, administré par l'USJ de Beyrouth.
Ce transfert dit tout de la maturité du lien : la France ne garde pas la main sur son hôpital, elle le remet aux Libanais. La coopération cesse d'être une tutelle pour devenir un héritage assumé. L'Hôtel-Dieu reste francophone, arrimé à un modèle médical français, mais il est désormais un bien libanais, géré par une institution libanaise, au service des malades du pays.
La nuit du 4 août 2020
C'est cette solidité que l'explosion du port de Beyrouth est venue tester. Le 4 août 2020, la détonation de centaines de tonnes de nitrate d'ammonium fait plus de 220 morts et des dizaines de milliers de blessés. Situé à Achrafieh, dans l'est de la ville, l'Hôtel-Dieu de France est lui-même touché : blocs opératoires, laboratoires et plusieurs installations sont endommagés.
L'hôpital soigne malgré tout. D'après une étude publiée dans une revue médicale internationale spécialisée en médecine de catastrophe, l'HDF a reçu plus de 500 blessés, puis plus de 700 en quelques heures, atteignant la saturation cette nuit-là. Deux hôpitaux universitaires de Beyrouth, l'Hôtel-Dieu de France et le centre médical de l'Université américaine, endommagés tous les deux, ont porté l'essentiel de la réponse médicale d'urgence avec les établissements restés intacts. Un hôpital que l'on avait à moitié détruit a continué d'accueillir les victimes de l'explosion.
Tenir dans l'effondrement
La double épreuve de la crise économique, ouverte en 2019, et de l'explosion a mis à genoux le système hospitalier libanais : pénuries de médicaments, coupures de courant, exil des soignants vers l'étranger. Dans ce contexte, l'Hôtel-Dieu de France est resté un point de repère, et le lien avec la France s'est réactivé sous d'autres formes.
La coopération sanitaire s'est concrétisée par le déplacement à Beyrouth d'une délégation de la filière santé française, soutenue par l'ambassade de France, venue rencontrer notamment les équipes de l'Hôtel-Dieu de France pour consolider des relations anciennes et engager de nouveaux partenariats. En parallèle, la Région Île-de-France a réorienté son partenariat historique avec Beyrouth vers un appui direct à des acteurs de santé de la capitale libanaise. Autant de canaux qui prolongent, hors des grands sommets, ce que l'hôpital incarne depuis un siècle.
Ce que raconte un hôpital
L'Hôtel-Dieu de France complète un tableau que LibanInfo a déjà esquissé : celui d'une coopération franco-libanaise qui tient d'abord par ses institutions. Après l'université, l'école et la culture, il y a la médecine. Présenté aujourd'hui comme le plus grand hôpital du pays, l'établissement est la preuve qu'un lien se juge moins à ses déclarations qu'à ce qu'il laisse debout. La France a bâti un hôpital et l'a rendu au Liban ; le Liban l'a fait vivre à travers ses pires années. C'est peut-être là, plus que dans les conférences, que se lit la vraie densité de la relation.


